Suggestions de visionnement

Une histoire de fantôme

photo Laurence Gagnon

Par Laurence Gagnon

Suggestions de visionnement

30 octobre 2024

Capture d’écran modifiée de la bande-annonce officielle du film

Un homme périt dans un accident de voiture. Son esprit, coincé entre le monde des vivants et l’au-delà, reste derrière et hante la maison qu’il habitait avec sa femme. À la morgue, son esprit se sépare de son corps et se relève, sous la forme d’une silhouette couverte d’un drap blanc percé d’orifices pour les yeux. Son passage dans l’au-delà refusé, il se retrouve coincé dans le monde des vivants, où personne ne peut le voir.

Le film Une histoire de fantôme (2017) (A Ghost Story) suit l’esprit de cet homme, témoin passif, qui n’a d’autre choix que de regarder le temps, les gens et les objets s’étioler, alors que lui-même en est incapable.

 

Le deuil sous toutes ses coutures

 

Le fantôme observe sa femme et les étapes de son deuil. Il est témoin de sa douleur, de sa peine, mais aussi de sa colère. Elle ne dit pas un mot, mais ses gestes sont éloquents ; les bruits secs de la fourchette qui frappe le fond de l’assiette alors qu’elle dévore une tarte en pleurant, le besoin d’être seule alors qu’elle tente de refaire sa vie avec quelqu’un d’autre, et, finalement, le déménagement devant l’impossibilité de laisser derrière elle la perte brutale de celui dont la présence imprègne encore les murs.

Jamais la femme ne voit le fantôme de l’homme ; jamais celui-ci ne parvient à réellement faire connaître sa présence. Dans son immobilisme, on sent son impuissance devant la détresse de celle qu’il aime. Et lorsqu’elle quitte la maison, il se retrouve quant à lui incapable de partir, retenu par le mystère d’un morceau de papier que la femme a glissé dans la fissure d’un mur avant de la recouvrir de peinture.

La maison voisine est, elle aussi, hantée par un spectre, dont le drap est parsemé d’un motif floral. Ce fantôme dit attendre quelqu’un dont il ne se souvient pas.

Le deuil est aussi celui des spectres, qui doivent laisser aller la vie qu’ils ont mené et accepter le temps qui passe. Ils doivent accepter qu’ils ne peuvent plus rien pour ceux qu’ils aiment, qu’ils n’existeront que dans leur mémoire, et que les lieux qu’ils ont habités accueilleront de nouvelles personnes. Le processus d’acceptation est difficile pour le fantôme ; il terrorise les nouveaux habitants de la maison en jouant avec les lumières, en faisant tomber des objets au sol, en se rendant visible aux jeunes enfants. Mais peu à peu, sa colère se transforme en une sorte de résignation. Son drap devient de plus en plus souillé, signe que le fantôme dépérit et qu’il ne reste pas chez les vivants de son plein gré.

Il devra trouver ce qui le retient ici, ce qui l’empêche de passer dans l’au-delà.

 

Les traces qu’on laisse derrière

 

Lors d’une fête donnée par des occupants de la maison, le fantôme est témoin du monologue d’un des invités sur l’héritage que nous laissons à notre mort : notre présence dans la mémoire des gens, les objets nous ayant appartenu, la musique que nous avons composée. Le fantôme entend ces paroles dans le lieu qui porte la trace de son passage, alors qu’il se situe dans un état immatériel, hors de l’espace et du temps. En faisant clignoter les lumières de la maison, il fait savoir aux vivants que c’est faux ; même s’il n’est plus physiquement présent, que sa trace matérielle est effacée de la maison, il est lui-même toujours présent, même si son existence persiste d’une manière qui n’est pas perceptible.

Étrangement, les lieux qu’il a habités s’effritent alors que le fantôme, lui, s’accroche. La maison tombe en morceaux et finit par être démolie, tout comme celle du fantôme à motifs floraux, qui décide de lâcher prise et de passer dans l’au-delà. On construit sur les lieux des tours d’habitation dans lesquelles le fantôme erre, sans but, sans que le territoire ne porte, a priori, aucune trace de son passage.

Seul le morceau de papier laissé par la femme dans la fissure du mur persiste, comme le fantôme lui-même.

Une histoire de fantôme propose de changer d’angle d’approche lorsqu’il est question d’aborder la question du deuil. En adoptant le point de vue de la personne décédée, dont l’esprit persiste après la mort, on vit par procuration le deuil des proches, dont le processus est reflété par le fantôme : l’impuissance, la frustration, l’impression d’être coincé dans un espace où le temps semble stagner alors qu’autour de soi, la vie continue. Le processus de deuil est double, dans la mesure où la femme ainsi que l’homme décédé doivent accepter la perte d’une vie qui ne sera plus jamais la même. Mais aussi, ils doivent se résigner et continuer à avancer, la femme vers le reste de son existence, le fantôme, vers l’au-delà.

Le long-métrage soulève aussi la question de l’héritage qu’on laisse après la mort, un héritage qui réside dans le matériel comme dans l’immatériel ; les objets qui nous ont côtoyés, la mémoire des gens qui ont partagé notre vie assurent notre survivance après la mort, mais souvent pour un temps limité. Sous le couvert d’une ambiance visuelle et sonore un peu inquiétante se cache l’espoir rassurant d’une vie après la mort, sous une forme ou une autre.

Une histoire de fantôme a remporté plusieurs prix, dont le prix Camera Lucida de l’Association québécoise des critiques de cinéma, au Festival de films Fantasia 2017, à Montréal.

 

À PROPOS DE LAURENCE GAGNON

Laurence est une passionnée des lettres depuis toujours. Détentrice d’une maîtrise en langue et littérature françaises de l’Université McGill, elle s’intéresse à ce que le texte littéraire peut dire sur l’être humain et son rapport au monde qui l’entoure. Curieuse de nature, elle aime apprendre sur différentes cultures et leurs manières d’envisager la spiritualité et les relations avec la communauté. Ses passe-temps vont de la marche en forêt au cinéma japonais, en passant par la littérature des Premières Nations et la musique classique.

 

Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.

 

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