Crédit photo : Laurence Gagnon
Ce livre (Novalis, 2022) recueille les entretiens entre Mathieu Lavigne et Sœur Marguerite Rivard, bénévole dans les pénitenciers pour femmes de la Maison Tanguay et de Joliette depuis plus de trente ans. En 2016, elle remporte le prix Reneault-Tremblay, de l’Association des services de réhabilitation du Québec, pour son engagement auprès des femmes détenues.
Le parcours atypique de cette femme, qui a d’abord étudié les sciences pour finalement s’engager chez les clarisses, avant de se consacrer entièrement aux femmes détenues, est marqué par une grande compassion et un désir d’aider, ancrés dans une foi profonde.
En gros, le plus grand besoin de ces femmes est d’être écoutées, et peut-être surtout d’apprendre à s’aimer.
(p. 95)
La mission d’une vie
Marguerite Rivard est adolescente lorsqu’elle sent l’appel de sa vocation religieuse. On la considère alors comme trop jeune pour effectuer un choix aussi extrême, mais même après avoir achevé ses études supérieures aux États-Unis, et après avoir travaillé à l’hôpital de Verdun, son choix reste le même : s’engager chez les clarisses, qui dépendent de l’ordre des Franciscains. Au monastère, sa voix s’élève parfois en dissonance contre les hautes instances. C’est que sœur Marguerite a en elle ce fort besoin d’être utile et d’aider ceux et celles qui en ont besoin. C’est pourquoi elle quitte le monastère pour devenir vierge consacrée, ce qui lui permet de ne pas renier ses vœux religieux, tout en lui accordant l’indépendance nécessaire à accomplir sa mission : aider les femmes détenues.
En cherchant à développer en elles une vie intérieure, en se servant du catholicisme comme cadre, sœur Marguerite cherche à réconforter les détenues au meilleur de sa capacité. Grâce à la proximité qu’elle ressent face à ces femmes, qui lui vient de son propre vécu et de ses propres traumatismes d’enfance, elle s’efforce d’apporter du réconfort à celles chez qui les expériences ont causé une méfiance des hommes ; celles qui ont surtout besoin d’être écoutées attentivement, de sentir qu’on les comprend, qu’on se soucie d’elles et de leurs expériences ; celles qui ont besoin d’apprendre à s’aimer avant de pouvoir avancer et sortir de leur douleur ; celles que la société et l’institution carcérale ont abandonnées à leurs souffrances.
Des institutions inadéquates
C’est grâce à ce besoin de voir changer les institutions que sœur Marguerite ne mâche pas ses mots lorsque vient le temps de les critiquer. Ne dépendant ni directement de l’Église ni des pénitenciers où elle est bénévole, elle sent une liberté d’en relever les lacunes, et son devoir de proposer comment améliorer la situation.
Ses nombreuses années auprès des femmes détenues lui ont permis de constater de flagrants manquements dans les services qu’on leur procure, surtout lorsqu’on se tourne vers les détenus masculins comme point de comparaison. Si les femmes détenues ne représentent pas une aussi grande population que les hommes, elles sont négligées dans leurs besoins et leurs droits les plus essentiels : hygiène de base, couvertures, etc. Mais également, note sœur Marguerite, le système n’offre pas de suivi psychosocial pour ces femmes, souvent elles-mêmes victimes de traumatismes comme des agressions sexuelles, ce qui faciliterait leur réhabilitation et leur réinsertion sociale. Le fait est que les anciennes détenues, surtout celles qui ne sont incarcérées que pour de courtes périodes, sont laissées à elles-mêmes une fois sorties du centre de détention. Aucun soutien psychologique ou financier ne leur est octroyé, d’autant plus qu’une personne séjournant en prison se voit révoquer son droit à l’aide sociale.
Sœur Marguerite milite pour un meilleur accompagnement des femmes incarcérées, mais aussi pour une meilleure prévention des crimes qu’elles pourraient commettre. Parce que selon sœur Marguerite, «la violence chez la femme est à peu près toujours provoquée par un trop-plein très longtemps refoulé» (p. 92), c’est-à-dire que les crimes sont commis en raison d’une souffrance trop grande pour être supportée plus longtemps. Pour elle, cela passe par la limitation des expériences traumatiques et des crimes commis contre les femmes.
Cela passe par une meilleure éducation, surtout celle des garçons, à qui on doit enseigner à valoriser le féminin, tant chez les autres que chez eux-mêmes ; une masculinité traditionnelle où toute démonstration de sensibilité est rabrouée est, selon sœur Marguerite, une des causes des traumatismes endurés par les femmes. C’est donc qu’il faut entamer un profond travail institutionnel, mais aussi social, afin que les femmes incarcérées soient traitées avec respect et compassion, et qu’on prenne leurs problèmes directement à leur source.
Sœur Marguerite prône également une plus grande présence féminine dans les hautes sphères de l’Église : femmes prêtres, femmes diacres, pourquoi pas? Elle critique ouvertement le fait que, pendant près de deux mille ans, l’Église a mis à l’écart la moitié de la population humaine dans sa manière de conceptualiser la foi catholique et ses cadres de référence. Sœur Marguerite n’est d’ailleurs pas mal à l’aise de regarder en face les problèmes de l’institution catholique : scandales sexuels, accumulation de richesses, etc. Selon elle, une vision plus équitable de l’institution, tant au niveau de l’égalité des genres que d’un rapprochement entre dirigeants et croyants, rendrait l’Église plus cohérente avec le message initial qu’elle cherche à véhiculer. C’est par là que passe, pour elle, toute tentative de rejoindre les jeunes générations.
Selon elle, le catholicisme se doit d’évoluer dans une perspective d’ouverture et de suivre le pas de la société, quitte à se réinventer. Autrement, elle risque d’être délaissée et de disparaître.
Au fil d’un retour sur sa vie et son expérience, sœur Marguerite fait preuve d’une étonnante modernité dans sa manière d’envisager la foi, l’institution religieuse, l’institution carcérale et l’évolution sociale. Ce qui motive sa pensée reste d’abord et avant tout l’amour pour son prochain, tel qu’elle l’a appris dans sa pratique religieuse : un amour inconditionnel et sans jugement.
Ce qui se dégage de ces entretiens avec cette femme exceptionnelle, c’est bien sûr un profond désir d’améliorer le sort de celles à qui elle a dédié sa vie, mais aussi une grande ouverture sur le futur et sur les jeunes générations. Le changement, dit-elle, passe par les jeunes. Ce sont eux qui seront vivants dans les prochaines décennies, il est normal qu’on les écoute et qu’on les appuie pour bâtir un monde meilleur.
À PROPOS DE LAURENCE GAGNON
Laurence est une passionnée des lettres depuis toujours. Détentrice d’une maîtrise en langue et littérature françaises de l’Université McGill, elle s’intéresse à ce que le texte littéraire peut dire sur l’être humain et son rapport au monde qui l’entoure. Curieuse de nature, elle aime apprendre sur différentes cultures et leurs manières d’envisager la spiritualité et les relations avec la communauté. Ses passe-temps vont de la marche en forêt au cinéma japonais, en passant par la littérature des Premières Nations et la musique classique.
Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.




