Capture d’écran modifiée du film
Ce film d’Alain Corneau, inspiré du roman éponyme, explore la portée poétique, philosophique et humaine d’un magnifique instrument qui a dominé la vie musicale en Europe dès le 15e siècle, soit la viole de gambe.
Le film nous plonge dans la France baroque du 17e siècle, où nous retrouvons Jean de Sainte-Colombe, un maître de viole de gambe incapable de surpasser le deuil de sa bien-aimée. Vivant à la campagne avec ses deux filles, Madeleine et Toinette, il fuit la vie à la cour pour mieux s’enfermer dans la musique, dans laquelle il recherche la pureté. Homme dur et froid, il élève ses filles avec la rigueur qu’on connaît à la doctrine janséniste[1] à laquelle il adhère.
Le temps passe et, un jour, Marin Marais, un beau jeune homme, vient trouver Jean de Sainte-Colombe à sa demeure pour lui proposer d’étudier la viole sous sa tutelle, et de perfectionner sa technique déjà bien avancée. Alors que Sainte-Colombe refuse d’abord, estimant que Marais «fai[t] de la musique, […], [mais] n'[est] pas musicien», il finit par accepter lorsque le jeune homme lui joue un air de sa composition.
Alors que Marin Marais se professionnalise à la viole à l’aide de monsieur de Sainte-Colombe, le jeune homme fait aussi, parallèlement à sa formation, ses débuts à la cour comme musicien. Cela met Sainte-Colombe hors de lui, et il finit par renvoyer son apprenti, qui veut davantage toucher à la gloire qu’aux secrets de la musique. Le jeune homme développe néanmoins une relation amoureuse avec la fille aînée de Sainte-Colombe, Madeleine, qui lui donne tout, de son corps aux techniques de viole virtuoses de son père. Or, Marin Marais devient vite le «musicqueur» du roi, et délaisse tranquillement Madeleine au profit de la célébrité qu’il acquiert à la cour.
«Tous les matins du monde sont sans retour», peut-on entendre en voix hors champ durant le film. Monsieur de Sainte-Colombe est toujours confronté au paradoxe entre le renouveau incessant de la vie et le temps qu’on regrette, qu’on ne peut pas récupérer. La musique semble être, pour lui, le seul moyen de retrouver un passé révolu, au risque de peut-être s’y enfermer.
Le langage de la musique
Tout au long du film, Jean de Sainte-Colombe, endeuillé par la mort de son épouse, se replie sur lui-même et évite les interactions humaines, réitérant à ses filles qu’il n’a «pas de plaisir dans le langage». Ce penchant pour le silence s’aggrave lorsque Marin Marais brise le cœur de Madeleine, et l’homme sombre alors véritablement dans une sorte de mutisme. Sainte-Colombe ne trouve aucun réconfort dans la parole, voire aucune utilité au langage quotidien. Pire : ce dernier est considéré comme étant une fausse représentation du réel.
Pour le musicien, la viole de gambe, en devenant un véritable langage artistique, devient alors un moyen de dialoguer avec les êtres disparus, de représenter la réalité sans pour autant la voiler d’un voile d’artifice ou de fausseté. C’est d’ailleurs pour cela que nous voyons le spectre de sa femme le rejoindre lorsqu’il récite ses compositions dans sa petite cabane isolée. Par la transcendance que permet la musique, Sainte-Colombe peut alors à nouveau entrer en contact avec sa bien-aimée.
Plus généralement, [son] art va symboliser […] l’insuffisance du langage verbal, et partant sa possible substitution : la musique. Remplaçant efficacement la parole, la musique devient la seule voix humaine[2].
Ce langage musical est pur, exempt de l’artifice des mots, qui se dévoilent souvent comme étant un simple reflet du réel, un moyen de l’évoquer, et non de le toucher véritablement. La musique, pour Sainte-Colombe, n’est pas qu’une question de technique. Bien jouée, elle est l’expression même de l’indicible. La musique permet au maître de la viole de gambe de vivre dans une sorte de communion mystique avec la vie et surtout de diminuer pour un instant la puissance destructrice du temps.
Deux conceptions de la musique
À travers la musique, les oppositions saisissantes entre le monde de la cour de Louis XIV et la vie austère de la campagne sont mises en lumière. À la cour, la musique est avant tout un divertissement, un outil d’apparence qui a pour but de magnifier les prouesses des musiciens pour faire d’eux des figures de génie. À cet effet, au 17e siècle français se développe un mode de vie aristocratique basé sur le paraître au détriment de l’être authentique. Chaque personne doit suivre un modèle de comportements précis tout en faisant croire à la nature innée de ces agissements afin de se sentir appartenir à la cour.
Marin Marais est entraîné dans cette poursuite sociale de reconnaissance, et l’on comprend rapidement que le talent du jeune musicien n’est ici qu’un spectacle soumis aux caprices du roi et de ceux qui l’entourent. Si Jean de Sainte-Colombe réagit si fortement lorsque Marin Marais vante à Madeleine ses spectacles à la cour, c’est bien car il sait que cette dernière est marquée par une superficialité où tout, même la musique, est utilisé pour appuyer l’artifice général qui y règne.
Le maître de viole de gambe, nous l’avons compris, rejette cette hypocrisie avec une rigueur pour le moins drastique. D’ailleurs c’est avec ferveur qu’il refuse l’invitation du roi à venir se produire à la cour en spectacle. Vivant en retrait du monde, dans une simplicité qui rejoint ses idéaux jansénistes prônant l’austérité et le renoncement aux plaisirs terrestres, il est convaincu que la musique, la vraie, est une quête qui mène à la pureté et la quintessence de la vie. C’est un voyage qui doit se faire humblement, loin de toute futilité propre à la cour. C’est pourquoi, pour lui, n’importe qui peut jouer de la musique, mais peu d’entre eux arrivent réellement à être des musiciens, c’est-à-dire à ressentir la musique assez profondément pour réussir à la faire parler, à représenter fidèlement le monde qui nous entoure.
Notes :
[1] Selon le dictionnaire historique Le Robert, le jansénisme se définit comme une doctrine chrétienne portant sur la grâce et la prédestination, et se base sur une morale austère, rigoriste.
[2] Mathieu Messager, «“Langage verbal et image(s)” dans Tous les matins du monde de Pascal Quignard et Alain Corneau», professeur de lettres modernes à l’université Paris III- Sorbone nouvelle, [en ligne], https://www.pedagogie.ac-nantes.fr/medias/fichier/tous_les_matins_du_monde_(pascal_quignard__alain_corneau)_1329406404616.pdf
À PROPOS DE SOPHIE ARCHAMBAULT
Candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM, Sophie lit et écrit pour mieux saisir l’humain, la société, mais surtout le monde dans lequel elle évolue. Oiseau de nuit, c’est en multipliant des lectures nocturnes sur la spiritualité et le phénomène religieux que son intérêt marqué pour le concept du sacré s’est doucement développé. Amoureuse de la nature et de ses dangereuses beautés, de la mythologie, de l’histoire de l’art et de tout ce qui requiert de la créativité, Sophie prend plaisir à se rencontrer elle-même à travers ces passions pour ensuite mieux s’ouvrir au monde qui l’entoure.
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