Suggestions de lecture

Sur le bord de la rivière Piedra

Par Sophie Archambault

Suggestions de lecture

29 avril 2026

Crédit photo : Sophie Archambault

C’est en 1994 que Paulo Coelho condense ses réflexions sur l’amour dans ce roman. Grâce à des dialogues empreints de philosophie religieuse et d’introspection, Coelho nous rappelle que l’amour humain est toujours lié à l’amour divin.

Pilar vit son enfance puis son adolescence à Saragosse, aux côtés de son premier amour. Celui-ci, désirant trouver dans la religion des réponses à l’existence humaine, décide un jour de partir pour poursuivre une quête spirituelle, laissant Pilar seule dans sa ville natale. «Il était l’ami plus âgé, celui qui savait tout, qui parcourait le monde, laissait grandir ses ailes, tandis que moi je cherchais à m’enraciner» (p. 19), nous dit la jeune femme dès les premières pages du livre. Le cœur brisé par ce départ, Pilar se réfugie dans un quotidien sur lequel elle à un contrôle absolu.

Ayant trop souffert d’être abandonnée, elle se résout alors à dominer son cœur et ses émotions; terrifiée par l’incertitude de l’existence, elle se résigne à faire des études pour avoir un travail aussi stable que lénifiant; en se réfugiant ainsi dans un confort affectif, elle repousse d’autant plus sa foi, sa vie spirituelle. Ainsi, plus les années passent, moins Pilar se donne la chance de croire en elle-même, en Dieu, et en la possibilité d’aimer réellement.

Or, onze ans après le départ de son bien-aimé, les deux jeunes adultes se retrouvent à travers un voyage qu’ils entament ensemble dans les Pyrénées. L’homme, complètement transformé par un contact profond avec le divin, guide alors Pilar dans sa propre quête spirituelle. Celle-ci, en redécouvrant sa foi, se replonge aussi dans l’amour qu’elle avait malgré elle entretenu depuis l’enfance pour son ami. Coelho, dans ce roman, nous montre que l’amour divin et l’amour humain sont profondément connectés, car «l’expérience spirituelle est avant tout une expérience pratique d’amour.» (p. 10)

Alors que, tout au long du récit, Pilar est confrontée à ses peurs et ses doutes les plus profonds, elle s’engage néanmoins dans une véritable lutte contre elle-même pour réussir à trouver le courage d’ouvrir son âme à toutes les formes d’amour.

 

L’amour peut nous mener en enfer ou au paradis, mais il nous mène toujours quelque part. Il faut l’accepter, parce qu’il est ce qui nourrit notre existence. […] Parce que dès le moment où nous partirons en quête de l’amour, lui aussi partira à notre rencontre. Et nous sauvera.

(p. 103)

 

La valeur du risque

 

En suivant son ami jusque dans un petit village catholique des Pyrénées, Pilar prend peut-être le premier vrai risque de sa vie. Elle laisse derrière elle sa vie rangée et sécuritaire pour ‒ non pas sans frayeur et multiples reconsidérations ‒ «di[re] oui à son destin.» (p. 124) Ayant toujours eu peur de faire confiance à la vie, Pilar se laisse de plus en plus transporter par celle-ci, consciente qu’elle peut à tout moment lui reprendre l’amour que la jeune femme accueille de plus en plus dans son existence. Car a-t-il vraiment vécu, celui qui ne suit pas son cœur par peur de se le faire briser, celui qui refuse son destin pour garder son existence sous contrôle?

En se mettant à voyager avec son ami, «la vie […] [livre] [Pilar] à la vie» (p. 47), elle lui a fait précisément prendre conscience de la force et de la puissance des risques, puisque «celui qui aime a besoin […] [d’apprendre à] se perdre et se trouver» (p. 52) pour vivre pleinement.

Alors que Pilar s’initie tranquillement à cette prise de risques, elle se reconnecte du même fait au moment présent en accueillant ouvertement les expériences immédiates, sans se laisser paralyser par la peur de l’avenir ou les regrets du passé. Elle découvre alors une multitude de miracles dans les petits moments du quotidien : visiter une église, se laisser émerveiller par la nature, écouter une histoire ou embrasser la personne aimée sont toutes des manières de développer sa spiritualité, de communier avec les miracles de Dieu. Aimer, c’est prendre des risques, «aimer, c’est perdre le contrôle» (p. 54) pour mieux retrouver l’extraordinaire dans la vie ordinaire.

En suivant son cœur, Pilar recouvre et accepte enfin l’amour qu’elle porte depuis toujours à son ami, et découvre ultimement en lui l’étincelle de Dieu. Le roman témoigne du fait que nous atteignons Dieu parce qu’on le laisse entrer dans nos vies lorsque nous prenons des risques pour suivre notre cœur. Il y a des miracles, du divin et de l’humain dans chaque moment. Si nous saisissons ces instants magiques, la main du destin peut changer notre univers. Ainsi, la relation entre Pilar et son ami n’est pas simplement une histoire d’amour, mais explore aussi comment l’amour humain peut conduire à une connexion spirituelle plus profonde avec ce qui nous entoure.

 

La face féminine de Dieu

 

Au fil du récit, nous comprenons que l’ami de Pilar, durant sa quête spirituelle, a surtout développé une croyance qui anime désormais sa vie entière, celle que Dieu est un être double, soit «père et mère.» (p. 101) À cet effet, Coelho explore davantage, dans son roman, la face féminine de Dieu, une figure spirituelle qui incarne la compassion, le pardon, la force de la nature et surtout l’amour inconditionnel.

Ce versant féminin de Dieu permet à Pilar de découvrir sa foi à l’extérieur de la structure fortement patriarcale des institutions religieuses. D’ailleurs, le récit lui-même, plutôt porté sur la renaissance spirituelle de Pilar, ne dévoile jamais le nom de son ami. Celui-ci étant ainsi dépersonnalisé, le lecteur peut mieux le considérer comme un guide spirituel qui met davantage en lumière la quête de Pilar. Cette dernière devient alors au centre du récit, mais aussi de la spiritualité féminine explorée par Coelho.

En suivant son cœur et en prenant des risques plutôt qu’en espérant trouver Dieu par l’intermédiaire de règles et de formules institutionnalisées, la jeune femme ne base pas sa foi uniquement sur un Dieu strictement transcendant, regardant notre monde d’en haut. Pilar fait plutôt la rencontre d’un Dieu qui se présente dans l’immanence, qui fait partie intégrale de notre univers matériel : sa face féminine est dans la nature, dans le corps et dans les émotions, faisant de l’expérience humaine un pont vers l’expérience religieuse.

 

Dieu est ici, maintenant, à nos côtés. Nous pouvons Le voir dans cette brume, sur ce sol, dans ces vêtements, ces chaussures.

(p. 165)

 

Sortir des structures religieuses patriarcales permet d’autant plus à Pilar et son ami d’envisager une vie spirituelle dégagée des dogmes religieux conventionnels. En effet, alors que, initialement, le jeune homme voulait dédier sa vie à un séminaire religieux, les amoureux en viennent à envisager de servir Dieu ensemble, leur amour servant de tremplin pour communier avec lui.

Comme quoi, à travers la face féminine de Dieu, l’amour n’a ni règle, ni carcan. L’amour est partout, et c’est à nous de se l’approprier pour mieux communier avec Dieu, le monde, mais surtout avec la volonté profonde de notre cœur.

 

Du même auteur

 

Connu pour son fameux roman L’Alchimiste, Paulo Coelho, fortement inspiré par la philosophie religieuse, a aussi écrit Le Pèlerin de Compostelle, Manuel du guerrier de la lumière et La Cinquième Montagne.

 

À PROPOS DE SOPHIE ARCHAMBAULT

Candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM, Sophie lit et écrit pour mieux saisir l’humain, la société, mais surtout le monde dans lequel elle évolue. Oiseau de nuit, c’est en multipliant des lectures nocturnes sur la spiritualité et le phénomène religieux que son intérêt marqué pour le concept du sacré s’est doucement développé. Amoureuse de la nature et de ses dangereuses beautés, de la mythologie, de l’histoire de l’art et de tout ce qui requiert de la créativité, Sophie prend plaisir à se rencontrer elle-même à travers ces passions pour ensuite mieux s’ouvrir au monde qui l’entoure.

 

Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.

 

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