Suggestions de lecture

Soif

Par Sophie Archambault

Suggestions de lecture

7 janvier 2026

Crédit photo : Sophie Archambault

En 2019, Amélie Nothomb publie son trentième roman, Soif. Dans ce récit qui retrace les évènements de la Passion du Christ, l’autrice prend le pari d’écrire à partir de l’intériorité de Jésus. En nous parlant depuis un «je» qui est celui du Fils de Dieu, elle donne accès à un être peut-être finalement aussi humain que divin.

Tout le monde, ou presque, connaît le récit de la Passion du Christ. Arrestation, procès devant Ponce Pilate, couronne d’épines, flagellation, transport de la croix sur le Golgotha et, finalement ‒ essence même de la religion catholique – crucifixion. Nous savons tous comment cette histoire se termine; là n’est pas l’intérêt.

Dans Soif, ce ne sont pas ces évènements, aussi capitaux soient-ils, qui importent. Chaque épisode de la Passion permet plutôt à Jésus, sous la plume d’Amélie Nothomb, de raviver sa mémoire du passé, de méditer sur les expériences extraordinaires qu’il a vécues ou plus largement de se questionner sur le sens de la vie, de la mort et de tout ce qui se trouve entre les deux. Cette mise en scène de la Passion donne l’occasion à Jésus de «fai[re] comme tout le monde : pour lutter contre les pensées insoutenables, [il a] recours à d’autres pensées.» (p.17)

Dans ce livre, Jésus, plutôt que de se focaliser sur les évènements de la Passion, s’évade alors dans les détails et le quotidien, défend aussi bien l’amour spirituel que charnel, se permet de critiquer certains choix de son Père et de ressentir la colère, le mépris, des remords, de la résilience. Il se donne le droit d’être humain, d’éprouver autant l’âme, que l’esprit ou le corps.

Représenter toutes les subtilités de la jouissance de la vie jusqu’à la mort et même par-delà cette dernière, voilà le défi que souhaite relever Amélie Nothomb avec ce livre audacieusement éclairant.

 

Les soifs du Christ

 

Soif est une ode au corps. Jésus l’affirme lui-même : «J’ai la conviction infalsifiable d’être le plus incarné des humains.» (p. 15) C’est d’ailleurs cette corporéité si forte qui semble soustraire Jésus à sa douleur alors qu’il subit les coups de fouet dans sa montée vers le Golgotha, mais aussi lorsqu’il est suspendu entre la vie et la mort, cloué à la croix. En effet, le jour avant sa mort, Jésus refuse de se désaltérer. Le Christ nous explique que la soif que ressent son corps est ce qui lui permet de le rapprocher de son salut en lui faisant «trouver encore son bonheur dans une gorgée d’eau.» (p. 78) Lors de sa crucifixion, une seule gorgée d’eau lui donne alors la certitude que sa foi est intacte, puisque «l’amour de Dieu, c’est l’eau qui n’étanche jamais.» (p. 98) Boire n’éteindra jamais le désir de boire, tout comme croire en Dieu n’étanchera jamais la puissance de son Amour.

 

Tentez cette expérience, nous dit Jésus : après avoir durablement crevé de soif, ne buvez pas le gobelet d’eau d’un trait. Prenez une seule gorgée, gardez-la en bouche quelques secondes avant de l’avaler. Mesurez cet émerveillement. […] L’amour que vous éprouvez à cet instant précis pour la gorgée d’eau, c’est Dieu. Je suis celui qui arrive à éprouver cet amour pour tout ce qui existe. C’est cela, être le Christ.

p. 46

 

Dès lors, le corps se dévoile comme le vecteur d’une expérience mystique en octroyant à Jésus, mais aussi à tout un chacun, la possibilité d’atteindre une union avec le divin par la plus commune des actions : boire. Avec Soif, on pourrait dire que plus le corps est incarné, plus il est spiritualisé.

Mais la soif ne s’arrête pas au corps. Elle recoupe aussi l’intimité amoureuse qui mène à une véritable communion avec l’être aimé. C’est pourquoi Amélie Nothomb ne se gêne pas pour explorer la potentialité d’un amour entre le Christ et la fameuse Marie-Madeleine. En effet, «comment s’étonner que la soif mène à l’amour? Aimer, cela commence toujours par boire avec quelqu’un. […] Offrir une boisson à celle que l’on s’apprête à aimer, c’est suggérer que la délectation sera au moins à la hauteur de l’espérance.» (p. 80) Pourquoi Jésus n’aurait pas lui aussi la soif d’aimer et d’être aimé? Cette union amoureuse qui passe par le corps lui permet plus largement de s’ouvrir à l’amour universel avec la conscience de tous les obstacles qu’il comporte : le doute, la peur, la mise à nu de soi, mais aussi l’épanouissement et l’harmonie.

 

On dit que l’amour rend aveugle. J’ai constaté le contraire. L’amour universel est un acte de générosité qui suppose une lucidité douloureuse. Quant à l’état amoureux, il ouvre les yeux sur des splendeurs invisibles à l’œil nu.

p. 43

 

L’amour de l’autre – le vrai amour! celui qui accepte les défauts, les imperfections et les inconsistances – est aussi un moyen d’atteindre l’Amour de Dieu. Il faut cultiver cette soif, ne jamais se laisser désaltérer entièrement.

Enfin, à la soif de boire et la soif d’aimer s’ajoute également la soif de rédemption. Or, si la Bible nous dit que Jésus, en mourant sur la croix, rachète les péchés de l’humanité et leur pardonne leur sacrilège, Amélie Nothomb subvertit cette croyance. C’est le Christ qui doit maintenant se pardonner de supporter cette crucifixion, de ne pas s’aimer comme il aime son prochain.

Sur la croix, Jésus se projette dans les siècles qui viennent. Il voit alors de nombreux croyants qui, induits en erreur par une Passion qui prône l’abnégation du Christ, basent leur foi sur l’un des plus grands paradoxes qui soient : que Jésus accepte une souffrance qu’il n’administrerait pas à autrui. «Aucune souffrance humaine ne fera l’objet d’une aussi colossale glorification, dit Jésus. On va me remercier pour ça. On va m’admirer pour ça. On va croire en moi pour ça. Pour ça, que je ne parviens précisément pas à me pardonner. Je suis responsable de plus grand contresens de l’Histoire, et du plus délétère. » (p. 88) La mort de Jésus est donc aussi une recherche de miséricorde assez grande pour se pardonner ses propres faiblesses, ses propres erreurs.

 

Pour éprouver la soif, il faut être vivant. J’ai vécu si fort que je suis mort assoiffé. C’est peut-être cela, la vie éternelle.

p. 122

 

Il y a dans ce roman une mise en scène polysémique de la soif. Soif de croire, soif d’aimer, soif de se pardonner. Une véritable quête de vie sur le chemin vers la mort.

 

À PROPOS DE SOPHIE ARCHAMBAULT

Candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM, Sophie lit et écrit pour mieux saisir l’humain, la société, mais surtout le monde dans lequel elle évolue. Oiseau de nuit, c’est en multipliant des lectures nocturnes sur la spiritualité et le phénomène religieux que son intérêt marqué pour le concept du sacré s’est doucement développé. Amoureuse de la nature et de ses dangereuses beautés, de la mythologie, de l’histoire de l’art et de tout ce qui requiert de la créativité, Sophie prend plaisir à se rencontrer elle-même à travers ces passions pour ensuite mieux s’ouvrir au monde qui l’entoure.

 

Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.

 

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