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La parabole qui suit (Q 19,12-26) est l’avant-dernier texte de la Source telle que nous pouvons aujourd’hui la reconstituer.
Il faut lui porter une attention particulière parce que, peut-on penser, les auteurs ont dû vouloir marteler sur la fin le message qu’ils entendaient laisser à leur communauté.
Q 19,12 Un humain part en voyage. 13 Il fait venir ses dix esclaves et leur confie dix pièces d’argent :
Faites des affaires jusqu’à mon retour.
15 Le maître de ces esclaves revient longtemps après et fait le compte avec eux.
– 16 Maître, lui dit le premier, ta pièce en a rapporté dix.
–17 Très bien, tu es un bon esclave. Puisque tu t’es montré digne de confiance dans peu de choses, je vais t’en confier beaucoup.
18 Arrive le deuxième :
– Maître, ta pièce en a rapporté cinq.
–19 Très bien, tu es un bon esclave. Puisque tu t’es montré digne de confiance dans peu de choses, je vais t’en confier beaucoup.
20 S’en présente un autre :
– 21 Maître, je sais que tu es un homme dur. Tu veux récolter là où tu n’as pas semé et ramasser là où tu n’as rien jeté. J’ai eu peur et suis allé enfouir ta pièce en terre. La voici donc, elle est à toi.
– 22 Mauvais esclave! Tu savais pourtant que je veux récolter là où je n’ai pas semé et ramasser là où je n’ai rien jeté. 23 Tu aurais dû placer mon argent chez les prêteurs. À mon retour, j’aurais ainsi récupéré capital et intérêts. 24Qu’on lui enlève cette pièce et qu’on la donne à celui qui en avait dix[1]!
26 Je vous le dis, on ajoutera à qui a déjà, et à qui n’a rien, on enlèvera le peu qu’il a.
Avec cette parabole, la Source insiste sur l’importance du travail à faire de la part des partisans et partisanes de Jésus. Cet accent mis sur l’agir traverse tout l’écrit; le verset suivant est typique de l’idée que se fait la Source de la suite de Jésus :
Q 6,46 Pourquoi me lancer des «seigneur! seigneur!», au lieu de faire ce que je dis?
La prière n’a aucun sens si elle n’est pas appuyée par l’agir; le «seigneur» ne fera donc pas ce qui relève de ses partisans et non pas de lui, et le temps de son absence est donné pour le remplacer en faisant ce qu’il attend. C’est sur cette appréciation du sens de la vie que se comprend l’extrême dureté de la parabole finale de la Source. Celle-ci veut prévenir ou contrer la perversion de la foi qui consiste à désactiver le mécanisme de l’engagement. Il est remarquable, en effet, que la Source parle très peu du personnage Jésus, et qu’elle se méfie des proclamations du «seigneur» qui ont pour effet de lui retourner la responsabilité confiée. C’est pourquoi la Source – tout comme les évangiles qui s’en inspirent – ne proclame pas le personnage Jésus mais le régime de Dieu à préparer.
Ce qu’il y a de troublant dans l’ultime parabole racontée par la Source, c’est que, quelques décennies à peine après la mort de Jésus, il fallait déjà contrer la tendance à l’inertie : Jésus était devenu un grand personnage du passé; le seigneur avait tout en main; Dieu allait bientôt instaurer son régime; l’Église avait fièrement foi dans ce beau scénario, et le système pouvait ronronner de contentement en laissant la paix à cette Église complaisante. C’est pourquoi la finale de la parabole est d’une extrême violence : elle présente le «seigneur» comme un capitaliste dur et impitoyable; l’homme s’attend à ce que ses esclaves soient productifs pendant son absence alors que, lui ne faisant rien (vv 21-22), eux doivent faire fructifier son capital. En l’absence de résultats, sa réaction est caractéristique et sans appel :
Q 19,26 Je vous le dis, on ajoutera à qui a déjà, et à qui n’a rien, on enlèvera le peu qu’il a.
La parole est fondée sur l’horreur d’une révélation de Dieu et d’un seigneur qui tourne à vide, en reste aux mots, se retourne sur soi et déshumanise ceux et celles qui l’ont ainsi rendue insignifiante. Dernier électrochoc de la part de la Source.
Le sens de la parabole est clair. La foi est un dynamisme qui doit nécessairement être activé. Jésus a tracé la ligne : le capital de la foi est donné pour que d’autres que lui poursuivent son œuvre dans l’Histoire. L’évangile ne demande pas à Quelqu’un de voir à la bonne marche des affaires du monde, mais à ce Quelqu’un de faire de moi un humain qui ait le courage de s’occuper des affaires du monde.
Note :
[1] En réalité, il en a onze (la pièce d’origine plus les dix qu’elle a rapportées).
À PROPOS D’ANDRÉ MYRE
André est un bibliste reconnu, auteur prolifique et spécialiste des évangiles, particulièrement de celui de Marc. Il a été professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal. Depuis plusieurs années, il donne des conférences et anime des ateliers bibliques.
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