Suggestions de lecture

Qimmik

Par Sophie Archambault

Suggestions de lecture

11 décembre 2024

Crédit photo : Sophie Archambault

Dans Qimmik, Michel Jean révèle une face de l’Histoire qui nous était largement méconnue. À travers les paysages nordiques magnifiquement arides du Québec, les jappements des chiens de traîneau et les échos du mode de vie traditionnel inuit, nous sommes confrontés aux décisions terribles des Blancs désirant déculturer tout un peuple pour mieux l’assimiler.

Dans les années 1960, au nord du Québec, dans le petit village de Kuujjuarapik, se rencontrent deux jeunes Inuuk, Ulaajuk et Saullu. Lui est un homme-enfant vagabond, elle est une rêveuse qui souhaite découvrir un monde dont elle ignore tout, une «terre libre». (p. 76) Avec leurs fidèles compagnons canins, ils voguent à près de quatre-vingts kilomètres au nord du village pour vivre d’un territoire aussi impitoyable que salvateur. Ce n’est que lorsqu’ils reviennent au village, quelques années plus tard, qu’Ulaajuk et Saullu découvrent un lieu rempli d’inconnus et dépourvu des habituels qimmiit[1] qui, depuis toujours, vivent en harmonie avec le peuple inuit. C’est un monde qui n’est désormais plus le leur.

Plus au sud, dans une Montréal et ses environs du XXIe siècle, une jeune avocate, Ève, se fait donner la charge de défendre un nouveau client. C’est un Inuk du nom d’Uqittuq Ainalik, accusé d’avoir assassiné des policiers de la Sûreté du Québec. Uqittuq Ainalik se repliant dans un mutisme inébranlable, Ève doit mener sa propre enquête pour comprendre comment un homme défini par ses pairs comme réservé et serviable en est venu à commettre l’irréparable. Ève découvre alors un horrible versant de l’Histoire qui la transporte dans le nord des années 1960. Tout en révélant au grand jour une réalité effroyable qui a marqué le peuple inuit à tout jamais, l’avocate apprend aussi à renouer avec ses origines nordiques, jusqu’à découvrir le lien qui l’unit à nos autres protagonistes, Ulaajuk et Saullu.

 

Habiter l’immensité

 

En voyageant vers le Grand Nord, tirée par ses vaillants chiens, Saullu apprend à dompter ses craintes. Tranquillement, elle accepte de se livrer entièrement à la toundra en même temps qu’elle s’abandonne à l’amour d’Ulaajuk. À force de traverser des épreuves qu’elle ne pensait pas surmonter, elle prend conscience que ce territoire, même s’il représente la violence même de la nature, est aussi capable de clémence envers eux.

 

Ce lac perdu au cœur de la lande est magique. Ce dernier et la terre qui l’entourent vont nous nourrir, nous permettre de vivre, nous et les chiens. Mes doutes se transforment en tendresse infinie envers l’homme au sourire doux qui m’a amenée jusqu’ici.

(p. 93-94)

 

La nature à laquelle ils sont confrontés, si elle se démarque bien sûr par des «paysage[s] d’une singulière beauté […] [qui] rappell[ent] la puissance du Créateur» (p. 92), est surtout belle parce qu’elle est bonne, nourricière et donne un habitat à l’homme. Nelly Duvicq, docteure en études littéraires, écrit d’ailleurs à ce propos que, pour la communauté inuit, «la beauté du territoire réside dans le fait qu’il est “bien fait”.[2]» Que ce soit les animaux qui donnent leur vie pour permettre au couple de poursuivre les leurs, les trous dans la glace qui leur donne la chance de chasser le phoque, les meutes de chiens qui les aident à se déplacer ou le territoire qui leur parle par l’intermédiaire du vent et du froid, c’est véritablement la connaissance et la compréhension de la toundra qui, aux yeux des amoureux, la rend belle. Les techniques ancestrales et les savoirs traditionnels sur le nord permettent ainsi à Ulaajuk et Saullu de véritablement faire de ce lieu «où le dur et le doux se côtoient au quotidien» leur maison. En s’harmonisant avec le territoire plutôt qu’en cherchant à le contrôler, ils peuvent ainsi vivre de lui, avec lui.

De ce fait, les amoureux, en traversant la toundra, sont inévitablement traversés par elle en retour. Alors que Saullu et Ulaajuk reviennent vers le village de Kuujjuarapik, quelques années plus tard, la jeune femme, alors enceinte, affirme qu’«avec son ventre rond, elle est désormais un territoire.» (p. 152) Ayant appris à faire confiance à la toundra, Saullu devient un corps travaillé par la nature qui, à son tour, devient bon, nourricier, habitable pour un petit être qui se loge en elle. Le territoire se fait humain, l’humain se fait territoire; la boucle de la vie est bouclée.

 

Une histoire dont on ne parle pas

 

Pour le mode de vie de Saullu et Ulaajuk dans le Grand Nord, mais aussi pour l’entièreté du peuple inuit, les qimmiit sont indispensables. En plus d’être de fidèles compagnons qui rendent bien à leur maître l’affection qu’ils reçoivent, l’«histoire [des Inuit] est liée à la leur. Sans chien, beaucoup de choses deviennent impossibles : se déplacer dans la tempête, juger de l’épaisseur et de la sécurité de la glace, trouver les trous d’air du phoque et bien d’autres choses du quotidien.» (p. 106) Unis «depuis cinq mille ans, l’inuktitut et le jappement des qimmiit résonnent dans le Nunavik.» (p. 14) La culture inuit ne peut donc survivre sans le chien nordique.

Ce que découvre progressivement Ève au fil de son enquête est bien plus troublant que ce à quoi elle s’attendait. Les événements qui se sont déroulés dans le nord à la fin des années 1960 révèlent une réalité sombre et tragique, marquée par des actions visant à bouleverser profondément le mode de vie ancestral des Inuit. Uqittuq Ainalik, sortant alors de son mutisme, dévoile à la jeune femme comment on a tenté de priver son peuple de ce qui leur permettait de vivre librement, en harmonie avec leurs traditions; comment on leur a enlevé leurs chiens.

 

Quand les policiers ont réalisé que nous continuions de vivre comme avant, libres, et que la plupart des gens refusaient de renoncer à leur existence nomade pour s’établir dans le village, dit enfin Uqittuq Ainalik à l’avocate, ils ont voulu nous empêcher de partir.

(p. 173)

 

C’est donc à ce moment que le génocide culturel inuit est passé par le massacre de leurs chiens de traîneau, car, sans eux, le nomadisme sur lequel se base leur mode de vie n’est plus possible. Les chiens d’Uqittuq Ainalik, comme tant d’autres, n’ont pas échappé aux abattages de masse. «Chaque fois que les policiers tuaient un chien, affirme l’homme, ils nous tuaient un peu aussi. Sans doute est-ce cela qu’ils voulaient.» (p. 176)

Même si les Gouvernements du Canada et du Québec reconnaissent aujourd’hui leur responsabilité dans le massacre des chiens nordiques, combien d’autres histoires de ce genre restent encore enfouies sous le poids du silence politique? Comment penser la réconciliation en sachant ce qui s’est réellement passé? Il faut écrire sur la vérité historique, donner la parole aux individus autochtones qui veulent la prendre. La littérature est une façon de remettre les pendules à l’heure.

 

En savoir plus sur Michel Jean

 

Journaliste et écrivain innu, Michel Jean est reconnu pour ses romans mettant en lumière la culture et l’histoire des Autochtones, ainsi que les enjeux contemporains auxquels ceux-ci sont confrontés. Parmi ses œuvres les plus connues, on retrouve Kukum et Tiohtiáke.

 

Notes :

 

[1] Chiens de traîneau en inuktitut.

[2] Duvicq, Nelly, «Les mots de la toundra : poétique du territoire dans la littérature inuit», dans Bouvet, Rachel et Rita Olivieri-Godet (dir.), Géopoétique des confins, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2018, p. 98.

 

À PROPOS DE SOPHIE ARCHAMBAULT

Candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM, Sophie lit et écrit pour mieux saisir l’humain, la société, mais surtout le monde dans lequel elle évolue. Oiseau de nuit, c’est en multipliant des lectures nocturnes sur la spiritualité et le phénomène religieux que son intérêt marqué pour le concept du sacré s’est doucement développé. Amoureuse de la nature et de ses dangereuses beautés, de la mythologie, de l’histoire de l’art et de tout ce qui requiert de la créativité, Sophie prend plaisir à se rencontrer elle-même à travers ces passions pour ensuite mieux s’ouvrir au monde qui l’entoure.

 

Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.

 

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