Crédit photo : Filip Andrejevic / Unsplash
Pour ce dimanche, la Liturgie a choisi un autre petit ensemble lucanien (Lc 14,25-33) dans lequel l’évangéliste fait parler les traditions qu’il utilise. Cette fois, il traite des conditions à remplir pour se déclarer partisan de Jésus.
Le Jésus qu’il met en scène s’adresse aux foules qui le suivent alors qu’il est en route vers Jérusalem où il trouvera la mort. Avant même qu’il ouvre la bouche, le contexte fait comprendre qu’il ne s’attend certainement pas à ce que tout ce beau monde l’accompagne jusqu’au bout. Et Luc lui-même ne se fait pas d’illusions : tous ses lecteurs et lectrices ne voient pas les choses comme celui dont ils se disent être les partisans.
14,25 Beaucoup de foules alors cheminaient avec lui et, s’étant retourné, il leur dit :
26 Si quelqu’un vient à moi sans avoir moins d’attachement pour son père, et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut pas être mon partisan.
27 Qui ne porte pas sa croix et ne me suit pas ne peut pas être mon partisan.
28 Si l’un d’entre vous, en effet, veut bâtir une tour, ne commence-t-il pas par s’asseoir et en calculer le coût pour voir s’il a de quoi la terminer, 29 craignant qu’après en avoir posé les fondations il soit incapable de finir et que tous ceux qui le voient faire ne se mettent à rire de lui, 30 en disant :
Cet humain-là a commencé à bâtir et il n’a pas pu finir!
31Ou encore quel roi, s’il part faire la guerre à un autre roi, ne commence pas par s’asseoir et se demander s’il est capable avec dix mille hommes d’affronter celui qui vient contre lui avec vingt mille? 32 Sinon, assurément, après avoir envoyé une ambassade à l’autre alors qu’il est encore loin, il négocie la paix.
33 Ainsi donc, n’importe lequel d’entre vous qui ne se débarrasse pas de tous ses biens ne peut pas être mon partisan.
Traduction
Avoir moins d’attachement (v 26). Littéralement : «haïr»; dans le contexte, il s’agit d’un hébraïsme signifiant «aimer moins».
Matériaux utilisés
Luc a formé le passage à partir de textes tirés de Q et de L :
vv 26-27 = Q (voir Mt 10,37-38)
vv 28-32 = L.
Éléments historiques
Le premier morceau, sur le fait de prendre ses distances vis-à-vis de sa famille, est typique de Jésus. Lui disait, cependant, qu’il fallait d’abord se plier aux exigences de l’annonce du régime de Dieu, alors que le scribe donne la priorité au fait d’aller à lui. Le fond remonte à Jésus, mais la formulation est chrétienne. Même chose pour la deuxième parole : pour Jésus, impossible de le suivre sans s’aligner sur le régime de Dieu; le scribe chrétien reformule la déclaration en faisant référence à la mort du Nazaréen sur la croix.
Traditions
V 26. La première parole de la Source[1] ne manque pas d’intérêt. La formulation, en effet, permet d’en conclure que les partisanes ou partisans visés se situaient dans la force de l’âge, gens dont les parents vivaient encore et qui avaient eux-mêmes des enfants.
Qui n’a pas moins d’attachement pour son père et sa mère, ne peut pas être mon partisan.
Et qui n’a pas moins d’attachement pour son fils et sa fille, ne peut pas être mon partisan.
Les lectrices et lecteurs de la Source ont des responsabilités, ils ne sont pas libres comme l’air. Ils sont situés dans l’existence. Ils doivent tout à leur famille, laquelle a veillé sur eux et elles depuis leur tendre enfance, choisissant leur cercle d’amis et de connaissances, leur travail, leur conjoint ou conjointe, leur niveau de vie, les directives réglant leur comportement. Or, s’ils veulent être d’authentiques partisans de Jésus, ils doivent relativiser tout ça. Non pas quitter, relativiser. Dans la pure ligne de l’évangile, la formulation est radicale, elle dit le bout du chemin qui n’a pas de bout. Il leur faut donc «haïr» le Système, ceux qui le servent et ce qu’il impose – la «famille» étant la manière la plus proche qu’il a de s’imposer –, et s’aligner sur le régime de Dieu, tel que Jésus l’a annoncé, en discernant au jour le jour ce qui est de l’ordre du possible. Ils ont à gérer le quotidien dans la ligne de leurs priorités, pas à se laisser envahir par lui.
V 27. La seconde parole de la Source est la seule chez elle qui laisse entendre comment Jésus est mort[2].
2 7 Qui ne prend pas sa croix et ne suit pas derrière moi ne peut pas être mon partisan.
C’est la déclaration la plus difficile à accepter des quatre évangiles. Dans l’histoire du christianisme, on a cherché à la contourner en donnant à l’expression «prendre ou porter sa croix» le sens d’endurer le mieux possible la principale des souffrances dont une vie humaine est nécessairement remplie; mais ce n’est pas ce dont parle la tradition. Chez elle, la «croix» symbolise un type de souffrance précis, celui qui survient pour s’être aligné sur le régime de Dieu à la suite de Jésus, et avoir en conséquence encouru les foudres du Système, soit, dans les cas extrêmes, la mort. Impossible, donc, de se dire partisan de Jésus, s’il n’y a pas dans une vie certaines difficultés nées de la hargne d’une organisation de l’existence – conjoint ou conjointe, famille, institution quelconque, Église ou communauté religieuse, société en général – qui refuse l’alignement sur le régime de Dieu.
«Le partisan ou la partisane n’étant pas plus grand que le maître», il n’y a pas de bon garçon ou de bonne fille capable de faire avaler le régime de Dieu au Système. Nul ne peut donc se dire partisan ou partisane de Jésus si, dans sa vie, il n’y a pas de «croix» qui se porte. En tout cas, c’est ce que prétendaient jadis Jésus, et l’évangile après lui.
Vv 28-32. Avec L, on change de style. De cette tradition, Luc a conservé deux petits récits qui visent la personne même des partisans et partisanes de Jésus, deux mises en garde. Le ressort est double : la crainte du déshonneur et le respect de soi-même.
La tour à construire, c’est l’être humain lui-même. Quiconque aspire à suivre Jésus doit donc s’informer de ce qu’il lui en coûtera, et s’étudier pour voir si les ressources nécessaires sont disponibles. Il en va du partisan et de la partisane de Jésus comme de tout être humain, il lui faut s’orienter vers la cible de sa vie. On se construit au jour le jour, petit à petit, dans la logique de ses choix quotidiens. Se rendre compte, un jour, qu’on n’a pas les moyens de continuer à se faire dans la ligne de ses choix, est catastrophique, déshonorant, ridicule. Vivre est un pensez-y-bien.
Sous plusieurs aspects, la vie est une guerre. Tout autour, il se trouve toutes sortes de gens, qui ont toutes sortes d’intérêts et qui sont prêts à prendre les moyens qu’il faut pour obtenir ce qu’ils veulent. Tout être humain, y compris les partisans et partisanes de Jésus, ont à discerner, au quotidien, quelles luttes sont à mener, contre quels adversaires, avec quelles chances de succès. Quand le prix à payer apparaît trop élevé, on évite la guerre ou on fait la paix. En espérant ne pas avoir été trop blessé et pouvoir continuer à marcher sur la ligne de sa vie. La sagesse, telle que les Anciens la formulent, n’est pas l’apprentissage d’une paix factice ou d’une illusoire bonne entente, mais celui d’un devenir gagné de haute lutte, et de façon réfléchie.
Luc
À sa manière, Luc nous fait savoir ce qu’il veut faire comprendre à ses lecteurs et lectrices en utilisant les traditions de Q et de L.
V 25. Dans le verset d’ouverture de la section, entièrement de sa main, il montre un Jésus qui, suivi par beaucoup de monde, se retourne avec l’intention de leur dire que, s’ils marchent tous à sa suite, ce n’est pas sans doute pas à titre de partisans.
Vv 26-27. Pour être partisan de Jésus, veut-il signifier à l’aide de deux paroles tirées de la source Q, il faut partager les priorités de ce dernier, ce qui signifie relativiser les façons de voir et de faire de l’ensemble de sa famille (v 26), et cela même au prix de «sa propre vie». C’est que la marche vers le régime de Dieu est un chemin de « croix » qui passe par Jérusalem et donc par la mort. La tradition évangélique ne cesse de le dire, et Luc le répète ici : dans l’Histoire, Dieu et l’Argent sont engagés dans une lutte à mort, le Système ne voudra jamais rien savoir du régime de Dieu, et s’engager à la suite de Jésus à titre de partisans, c’est faire des choix de vie similaires, lesquels conduiront sur un chemin de croix semblable. On n’en sort pas, impossible de suivre la ligne autrement.
Vv 28-32. De par son travail rédactionnel, Luc veut que ses lecteurs et lectrices interprètent les deux paroles de L à la lumière de celles de la source Q qu’il vient de rapporter. Les futurs partisans de Jésus – y compris, peut-être, «l’honorable Théophile» (1,3) – doivent savoir ce qui les attend : relations familiales perturbées, réactions négatives de la part de la société en général. Il est très pénible de voir son milieu de vie mis sens dessus dessous, et de devoir s’attaquer à un adversaire immanquablement plus fort que soi. Durer à l’intérieur de telles tensions exige une profonde solidité intérieure. Une réflexion sérieuse s’impose donc dans le but de ne pas avoir à tout arrêter, au prix de son propre devenir humain et au risque d’encourir le ridicule de l’entourage (v 30).
V 33. Luc termine la section avec une autre parole de son cru, laquelle, à première vue ne manque pas d’étonner : quiconque veut devenir partisan de Jésus doit «se débarrasser de tous ses biens». Certes, le contenu est typiquement lucanien, mais quel sens a-t-il dans le contexte? En rédigeant cette conclusion, Luc nous offre sa clef de lecture de l’ensemble des difficultés rencontrées par les partisans potentiels : l’argent, les biens. Les familles craignent que soit dilapidé l’héritage amassé depuis des générations, le système, que soient mis à mal les privilèges garantis depuis toujours. Dans la ligne de l’évangile, Luc formule la contrepartie de façon radicale : un être humain ne se bâtit pas en mettant sa confiance dans la richesse, mais dans la solidarité et le partage. C’est ainsi que se bâtit une tour humaine alors que fait rage la guerre du devenir soi[3].
Ligne de sens
La section lucanienne fait avancer la ligne de sens en accentuant l’importance de quelques points.
1. Dans ce texte, il y a beaucoup de non-dit, parce qu’il fait partie du long récit de l’évangile qui en éclaire le sens. En lisant n’importe quel morceau d’évangile, il faut donc avoir ce qui suit en tête :
Il y a jadis eu un homme qui a choisi de vivre selon Dieu, ce qui l’a mis en contradiction avec le Système, centré depuis et pour toujours sur l’Argent.
En conséquence, il a été crucifié.
Mais le Dieu vivant l’a ramené à la vie.
Et depuis, il fait connaître son geste pour qu’on sache que Jésus de Nazareth a été un bel être humain.
Selon l’évangile, suivre Jésus – ou devenir son partisan ou sa partisane –, c’est adopter son tracé de vie particulier, qui produit un être humain caractéristique. Toutefois, avant de s’engager dans cette voie, il importe de réfléchir sérieusement.
2. Il ne faut jamais oublier, en effet, que le chemin de Jésus a littéralement été un «chemin de croix». Aussi, l’évangile avertit-il honnêtement les partisans potentiels que suivre cet homme, c’est nécessairement s’engager sur une voie remplie de souffrances, de tensions et de contradictions. Il est impossible d’y échapper parce que les choix de vie de Jésus s’opposent radicalement à ceux du Système (l’«Argent»).
3. Or, la vie humaine se passe nécessairement à l’intérieur du Système, lui qui est tapi au cœur du couple; de la famille proche ou éloignée; du cercle des amis, voisins ou connaissances; des lieux de travail, de loisirs ou de bénévolat; des mondes du commerce, de l’industrie, de la finance, des arts ou de la politique; des religions ou des Églises, et, beaucoup plus dangereusement, au cœur de soi. Le Système est infiltré partout, il impose ses valeurs partout, il les défend partout, et il punit ceux et celles qui l’offensent partout.
4. La vie du partisan et de la partisane est un chemin de croix permanent, parce que la «guerre» est partout, et qu’il est impossible de la gagner définitivement dans l’Histoire et, tout autant et sinon plus, en soi-même.
C’est bon à savoir, et ça mérite réflexion.
Notes :
[1] Chose relativement rare, les deux paroles de la Source rapportées par Luc trouvent une formulation parallèle en Marc; pour la première, voir 10,29-30.
[2] Formulation parallèle en Mc 8,34.
[3] Luc ne dit rien des réactions des foules aux paroles de Jésus. Toutefois, dans la suite du récit il utilisera le mot au singulier, pour, à la fin le remettre au pluriel dans deux textes de sa main : elles réclament la mort de Jésus auprès de Pilate (23,4), pour la regretter après coup (v 48). Il a ainsi pu vouloir dire que les gens ont mal réagi à ce que Jésus leur avait dit sur la vie des partisans et ont, en grand nombre, cessé de le suivre, pour revenir en force à Jérusalem et lui faire payer ce qu’il leur avait dit.
À PROPOS D’ANDRÉ MYRE
André est un bibliste reconnu, auteur prolifique et spécialiste des évangiles, particulièrement de celui de Marc. Il a été professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal. Depuis plusieurs années, il donne des conférences et anime des ateliers bibliques.
Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.




