Suggestions de lecture

L’expérience de la falaise

Par Sophie Archambault

Suggestions de lecture

4 février 2026

Crédit photo : Sophie Archambault

Ce livre reconstruit le concept de lâcher-prise pour lui rendre toute sa profondeur. L’auteur en éclaire la véritable portée, souvent brouillée par des usages triviaux, et nous convie à en faire une voie d’épanouissement spirituel.

Qu’entend-on réellement lorsqu’on parle de lâcher-prise? Le terme, devenu un mot-valise dans notre vocabulaire actuel, recouvre des sens multiples. Il peut désigner l’abandon d’habitudes qui nous enferment ou le fait de se délester d’émotions lourdes comme la peur, la colère ou la rancune, mais il évoque aussi le renoncement aux désirs superficiels, l’art de relâcher les tensions physiques et mentales, ou encore l’ouverture à une expérience spirituelle plus vaste.

C’est ce que constate l’auteur Félix Tanguay, qui déplore que le lâcher-prise, de nos jours, ne se résume qu’ «au simple fait d’abandonner quelque chose dans un sens positif» (p. 89). Avec son ouvrage, l’auteur entend redonner du sens à ce terme désormais galvaudé. En recontextualisant de manière historique le concept du lâcher-prise, il nous offre finalement des clés pour faire de ce dernier une voie de véritable enrichissement spirituel.

 

Letting go, koan et lâcher-prise : les racines historiques du concept

 

La première mention textuelle du lâcher-prise se trouve dans l’expression anglaise letting go, qui apparaît dès le XIXᵉ siècle dans des écrits protestants américains. Des auteurs y relatent ce qu’ils ont appelé «l’expérience de la falaise» :

 

Un voyageur perdu tombe dans un précipice, mais réussit à s’agripper à un buisson. Tout en bas, un étranger, voyant la situation, se place sous le voyageur, tend les bras et lui assure qu’il ne risque rien et que c’est en lâchant prise qu’il sera sauvé.

(p. 16-17)

 

Cette métaphore, qui fait coïncider dans l’imaginaire protestant le voyageur avec les pécheurs que nous sommes et l’étranger avec le Christ, associe le letting go à l’idée de sacrifice : il est impératif de renoncer aux richesses, aux attaches matérielles et à la quête de gloire pour s’abandonner totalement à Dieu. Le concept se diffuse ensuite dans le domaine de la guérison mentale, où il est perçu comme une méthode de rééquilibrage du corps par la pensée et d’élévation spirituelle par le détachement du monde matériel, puis dans la psychologie moderne, qui y voit un abandon volontaire de l’ego ouvrant à une transformation intérieure.

L’expression est enrichie au début du XXe siècle grâce à Suzuki, penseur et traducteur japonais installé aux États-Unis, qui s’emploie à rendre la philosophie du bouddhisme zen accessible aux Occidentaux, d’où naîtra ultérieurement le terme francophone «lâcher-prise». Dans ses écrits, Suzuki met en avant la pratique du koan, soit des énigmes spirituelles qui placent l’adepte dans une impasse mentale. Confronté à l’impossibilité de résoudre ces énigmes par ses schèmes de pensée habituels, celui-ci est amené, après un long effort, à relâcher son emprise intellectuelle. C’est dans ce lâcher-prise que s’ouvre la voie à une connaissance intuitive, permettant d’accéder à l’illumination tant recherchée et à un niveau spirituel supérieur. Présentée comme universelle et transculturelle, cette expérience se trouve néanmoins détachée de son contexte bouddhiste originel. Ainsi, en simplifiant le koan pour le rendre accessible à son public occidental, Suzuki alimente une vision réductrice du lâcher-prise, assimilé à une vie sans effort ou à un abandon passif de soi.

Progressivement, le concept, coupé de son ancrage spirituel et religieux, se dilue et se réinvestit alors dans une multitude de contextes et de disciplines ‒ allant de la liberté corporelle de la contre-culture des années 1960 au développement de la pensée positive en vogue à la fin du XXe siècle ‒ au point de devenir une notion tout aussi vague que polysémique. «En fin de compte, la seule chose qui est retenue est la formule elle-même» (p. 75). C’est pourquoi, aujourd’hui, évoquer le lâcher-prise peut aussi bien signifier s’abandonner à ses envies qu’accueillir les émotions sans les refouler, ou même détendre ses muscles : le terme peut recouvrir n’importe quelle réalité, à condition qu’elle implique l’abandon de quelque chose. Sa banalisation a en effet effacé sa profondeur spirituelle, qu’il s’agit maintenant de retrouver.

 

Pour une spiritualité du lâcher-prise

 

Félix Tanguay propose d’entrée de jeu une définition opératoire du lâcher-prise, destinée à tous ceux qui cherchent un sens à leur vie, et qui réhabilite la dimension spirituelle traditionnellement liée à cette expérience :

 

Le lâcher-prise serait une expérience intérieure de (ré)génération psychospirituelle, de transformation du cœur, survenant involontairement et naturellement lorsqu’une personne a épuisé toute la force de sa volonté et de son ego et n’a d’autres options que de laisser place à la force de la Vie, qui libère, comble et élève.

(p. 97)

 

Pour l’auteur, le lâcher-prise s’enracine d’abord dans un élan de confiance et d’optimisme envers la Vie. C’est, au fond, adhérer à la conviction que «tout va bien ici et maintenant» (p. 101) et que chaque être humain porte en lui les ressources nécessaires à sa propre libération intérieure. Avoir foi en la Vie, c’est déjà s’engager dans sa propre quête de lâcher-prise. Cependant, le lâcher-prise ne saurait être confondu avec une simple passivité, il surgit plutôt à l’issue d’un long travail de discipline, lorsque la volonté, arrivée à ses limites, cède la place à un relâchement total de l’être.

Toutes les grandes traditions religieuses l’illustrent : la prière, la méditation ou l’ascèse exigent une implication soutenue, mais la véritable libération advient au-delà de l’effort, dans l’abandon véritable et incontrôlé de soi. Volonté et lâcher-prise ne s’excluent donc pas. Pour Félix Tanguay, ils s’articulent et se prolongent mutuellement. Or, cet abandon intérieur ne peut s’accomplir sans un abandon extérieur ‒ renoncement aux attaches matérielles, aux désirs de surconsommation, à tout ce qui nourrit l’ego, etc. ‒, ce qui simplifie l’existence et favorise, en retour, la progression de la vie spirituelle.

 

Notre vie compliquée nous disperse aux quatre vents. Il faut simplifier. En fait, à cette vie, il ne faut rien rajouter, il faut plutôt retrancher. […] C’est là que l’on arrive à vraiment décanter, à vraiment s’expurger du superflu, à vraiment entrer en soi et à se connecter à l’essentiel, à la lumière des choses.

(p. 166)

 

En ce sens, le lâcher-prise est une expérience qui se réalise à la fois dans l’existence quotidienne ainsi qu’à travers des pratiques spirituelles variées, jusqu’au moment où la volonté cède pour laisser place à l’abandon à la Vie.

Il apparaît clairement que, pour Félix Tanguay, le lâcher-prise s’enracine avant tout dans le cœur. Reprenant la métaphore de la falaise, l’auteur souligne, à la fin de son ouvrage, l’importance d’accepter de dépasser les catégories du connu pour plonger dans l’inconnu du vide, là où s’ouvre une expérience qui dépasse l’individu et, ultimement, l’élève. Se laisser tomber, c’est consentir à mourir à ce que l’on croit maîtriser, à se dépouiller de soi-même, pour être transcendé par la plénitude et la richesse de la Vie. Il se produit alors une véritable «chute vers le haut» (p. 195), pour reprendre la belle expression qu’utilise l’auteur. Et c’est là, au terme de cette quête spirituelle, que s’offre à nous une réalité singulière, d’une simplicité profonde, bonne et authentique, qui se révèle à travers l’intuition, la foi et, plus que tout, l’ouverture du cœur.

Dans L’expérience de la falaise. Une spiritualité du lâcher-prise, publié en 2020, Félix Tanguay nous entraîne donc dans un voyage à travers le temps pour retracer l’évolution du lâcher-prise, le reconstruire et le réinscrire dans le champ de la spiritualité. Ultimement, dans ses dernières pages, l’appel de l’auteur est sans équivoque : à notre tour, il nous invite à nous approcher de la falaise, et à consentir à la chute.

 

À PROPOS DE SOPHIE ARCHAMBAULT

Candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM, Sophie lit et écrit pour mieux saisir l’humain, la société, mais surtout le monde dans lequel elle évolue. Oiseau de nuit, c’est en multipliant des lectures nocturnes sur la spiritualité et le phénomène religieux que son intérêt marqué pour le concept du sacré s’est doucement développé. Amoureuse de la nature et de ses dangereuses beautés, de la mythologie, de l’histoire de l’art et de tout ce qui requiert de la créativité, Sophie prend plaisir à se rencontrer elle-même à travers ces passions pour ensuite mieux s’ouvrir au monde qui l’entoure.

 

Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.

 

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