Crédit photo : Sophie Archambault
Éric-Emmanuel Schmitt raconte l’avènement du christianisme en relatant la vie du fils de Dieu avant et après la croix. Narré par le Christ puis par celui ayant ordonné sa crucifixion, Pilate, ce récit s’élabore sous le signe d’une enquête visant à comprendre la résurrection de Jésus, mais aussi le début d’une foi nouvelle.
Trente ans de silence avant que Jésus ne commence à transmettre son message d’amour et de pardon. Trente ans où il a vécu comme un homme avant d’espérer croire qu’au plus profond de lui se loge effectivement la lumière de Dieu. Car c’est bien ici le postulat que propose Schmitt. « Depuis deux mille ans, écrit l’auteur, on hésite entre deux théories : Jésus se sachant le Messie ou Jésus se découvrant le Messie; j’en propose une troisième : Jésus fait le pari qu’il est le Messie.» (p. 260) Le doute, c’est véritablement le motif qui guide le récit que fait Schmitt de cet avènement du christianisme. Que cela soit dans la manière dont Jésus est perçu et se perçoit lui-même tout comme dans la façon dont l’épisode de la résurrection est traité par Pilate, cette incertitude permet de mettre en lumière certains aspects, certains détails de l’histoire chrétienne qui méritent d’être réévalués par la fiction.
Relatées à travers un climat politico-religieux où Israël est occupée à la fois par les Juifs et les Romains, la mise à mort de Jésus et sa résurrection sont accompagnées par un double mouvement de méfiance. Pour les autorités religieuses juives, Jésus doit mourir, car, par ses enseignements, il remet en question leur pouvoir et, en adoptant le comportement d’un Messie, il commet une faute irréparable : le blasphème. Pour les Romains, Jésus, s’il leur importait peu qu’il soit condamné à mort, doit néanmoins le rester, puisque «si, dans les jours qui viennent, il consolide la rumeur de la résurrection, c’est la face du monde qui sera changée, ce sont tous les autres cultes qui seront mis à bas, et c’est la philosophie juive qui couvrira les terres et les océans de sa fumée.» (p. 197) Ainsi, le récit du Christ, chez Schmitt, fait de l’enquête de Pilate sur la résurrection de Jésus une sorte d’aventure à la Sherlock Holmes où tout le monde à un intérêt à défendre ‒ mais surtout, où l’univers social à sa part à jouer dans ce qu’il est possible, souhaitable et avant tout accepté de croire.
Un condamné à mort
Jésus est avant tout un homme, et c’est parce qu’il a été humain avant de devenir divin qu’il a pu faire la rencontre de Dieu; révolté, Jésus va à rebours de ce qui est établi. En effet, alors qu’Israël n’exalte Dieu qu’à travers des Lois qui enferment la population dans la peur et la haine, Jésus, libre d’esprit, «n’accepte pas les choses telles qu’elles sont, [il] les veu[t] comme elles doivent être.» (p. 20) Ainsi, plutôt que de prendre appui sur les textes sacrés pour trouver des réponses à ses questions, il se tourne plutôt vers lui-même, vers son propre cœur, et cherche en son être la présence de Dieu. Guidé par celui-ci, il aide ceux que la vie rejette, promeut l’égalité là où la hiérarchie règne et pose l’amour comme principe universel de l’humanité. Tout cela, combiné aux miracles que sa foi en Dieu lui permet de produire, finit de lui donner une réputation qui fait peur aux institutions, aux gens de pouvoir.
Le clergé ne supportait pas ma manière de descendre au fond de moi pour y trouver mon Père, et d’en revenir avec un inépuisable amour; se limitant aux lois écrites, il relevait mes ruptures avec le respect formel des usages […]. J’avais beau me justifier, le résultat était là : alors que je ne parlais que d’amour, je comptais désormais des milliers d’ennemis.
(p. 52-53)
Le pays est apeuré par une parole aussi mystique et ce savoir-être nouveau. C’est pour l’affranchissement que Jésus encourage que le sanhédrin le condamne, et pour éviter de provoquer un désordre social que Pilate lui fait porter le fardeau du monde, jusqu’au Golgotha. «Qui tue Jésus?» demande Éric-Emmanuel Schmitt. Ni les Juifs ni les Romains, seulement «le pouvoir et l’institution.» (p. 266)
L’enquête de Pilate
Lorsque l’homme en Jésus meurt, c’est le divin en lui qui renaît. En effet, «c’est la résurrection qui en fait le fils de Dieu.» (p. 251) Or, pour Pilate, ce Romain philosophe, logique et raisonnable, la résurrection n’est pas une voie pour expliquer l’absence du corps de Jésus dans son tombeau ainsi que ses apparitions furtives à certains habitants. Pilate est incapable d’abandonner le bon sens, et continue malgré tout à croire que l’on peut être «soit ou bien mort ou bien vivant, mais pas les deux.» (p. 179) Ainsi, il multiplie les hypothèses possibles quant à la réapparition de Jésus : tantôt, ce n’est qu’une rumeur, tantôt, celui qui apparaît aux gens, c’est un imposteur qui usurpe l’identité du Christ, tantôt, c’est que Jésus n’est jamais mort sur la croix, et qu’il a été placé dans son tombeau encore vivant. Chaque fois, le rationalisme de Pilate se dévoile erroné, et plus le Romain s’avoue être à court de solution logique, plus il doit admettre que quelque chose, dans la résurrection, échappe au sens commun.
C’est que Pilate n’est pas confronté à un enjeu de la vie quotidienne, mais à un véritable mystère, un problème «qui fait exploser le cadre rationnel, qui mine la façon même de poser les questions, épuise la rationalité.» (p. 264) Son esprit logique l’empêchant de totalement adhérer à une foi nouvelle qui émerge avec la résurrection du fils de Dieu, il n’en reste pas moins que sa rationalité est ébranlée, si bien qu’il se lance à la poursuivre de sa femme Claudia, elle-même s’en étant partie marcher avec Jésus. Il entrevoit alors une nouvelle façon de penser et de vivre le monde, une façon d’habiter l’univers non pas en étant certain de contrôler et de comprendre ce qui l’entoure, mais plutôt en acceptant seulement de croire qu’il y a quelque chose de transcendant qui nous parle, nous conseille, et qu’on peut retrouver au plus profond de nous-mêmes. Si Pilate n’a rien vu des apparitions du Christ après sa crucifixion, il devra, s’il le veut, seulement croire le témoignage de ceux à qui il a apparu.
Croire, avoir la foi : c’est ça, précisément, être chrétien.
À PROPOS DE SOPHIE ARCHAMBAULT
Candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM, Sophie lit et écrit pour mieux saisir l’humain, la société, mais surtout le monde dans lequel elle évolue. Oiseau de nuit, c’est en multipliant des lectures nocturnes sur la spiritualité et le phénomène religieux que son intérêt marqué pour le concept du sacré s’est doucement développé. Amoureuse de la nature et de ses dangereuses beautés, de la mythologie, de l’histoire de l’art et de tout ce qui requiert de la créativité, Sophie prend plaisir à se rencontrer elle-même à travers ces passions pour ensuite mieux s’ouvrir au monde qui l’entoure.
Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.




