Suggestions de visionnement

Le Testament d’Ann Lee

Par Sophie Archambault

Suggestions de visionnement

15 avril 2026

Capture d’écran modifiée de la bande-annonce officielle

Durant la deuxième moitié du XVIIIᵉ siècle, en Angleterre et aux États-Unis, une communauté religieuse bien particulière affirmait que Dieu s’était manifesté à nouveau à l’humanité, cette fois sous les traits d’une femme, véritable Fille de Dieu.

Cette femme, c’est Ann Lee, figure subversive à l’origine du mouvement Shaker dont le parcours spirituel est au cœur du film Le Testament d’Ann Lee, réalisé par Mona Fastvold.

Dès le début du film, on comprend qu’Ann Lee est promise à un destin hors du commun. Alors qu’elle ne reçoit aucune éducation et qu’elle passe son enfance à travailler dans une manufacture de coton de Manchester, une certitude l’habite néanmoins depuis toujours : elle désire plus que tout accorder son être à sa foi. Refusant les pratiques religieuses de l’époque qu’elle juge enfermées dans les rites, les traditions et la hiérarchie, elle cherche alors une voie plus intérieure et incarnée pour se rapprocher de Dieu, démarche qui mènera à la fondation de la secte des Shakers. La réalisatrice, Mona Fastvold, cherche par ce film à témoigner de la grandeur de cette figure historique qu’est Ann Lee – une femme aujourd’hui méconnue, mais qui fut autrefois capable, grâce au mouvement Shaker, de rassembler et d’unir les êtres humains à travers ses idées avant-gardistes, son charisme et son amour intarissable.

«Sa capacité de compassion, d’empathie et d’amour était absolument illimitée[1]», affirme l’actrice Amanda Seyfried, qui incarne Ann Lee à l’écran.

Signifiant «tremblants», le nom de ce mouvement religieux ne pourrait être mieux choisi pour décrire la conduite de ses membres qui, pour éprouver la présence de l’Esprit, s’abandonnent tous ensemble au mouvement du corps et au chant, entrant dans une forme de transe collective si puissante que la caméra elle-même, enivrée, semble s’y laisser entraîner, jusqu’à aspirer le spectateur à son tour. Tremblements, cris, battement des mains, danse, chant… autant de façons d’atteindre un lieu spirituel à travers le corps physique. C’est pour cette raison que l’idée d’un film musical a immédiatement séduit la réalisatrice, qui a fait appel à une chorégraphe (Celia Rowlson-Hall) et à un compositeur (Daniel Blumberg) afin de traduire à l’écran la dimension extatique de ces moments religieux forts. Pourtant, jamais ces performances ne donnent l’impression d’être destinées au spectateur : les Shakers chantent et dansent pour eux-mêmes dans un élan d’amour qui déborde de l’individu pour s’accomplir pleinement dans le groupe. C’est pourquoi explorer la vie d’Ann Lee, c’est nécessairement entrer dans celle de la communauté qu’elle a fondée.

Parce que ses pratiques religieuses s’écartent de l’enseignement de l’Église, Ann Lee est incarcérée à plusieurs reprises au cours de sa vie. Mais c’est lors de son premier séjour en prison qu’elle aura une vision qui changera sa vie du tout au tout, et qui lui donnera la conviction que ce qui sépare les humains de Dieu, ce sont les relations charnelles. Véritable révélation mystique, ou manière de soustraire son corps à l’emprise du contrôle masculin, comme le propose le film? Toujours est-il qu’à sa libération, cette vision érige l’abstinence en principe fondamental des Shakers et confirme, aux yeux de ses membres, qu’Ann Lee est la femme par qui Dieu se manifeste de nouveau à l’humanité. Celle-ci, devenue alors «Mother» Ann, multiplie les miracles puis entreprend, avec ses disciples, de diffuser plus largement leur message qui en est un d’abstinence, certes, mais surtout d’amour. Or, les Shakers sont confrontés aux résistances des Anglais face à cette prédicatrice qui fait bouger les choses. Une nouvelle vision s’impose alors à Ann Lee – celle d’un arbre aux feuilles flamboyantes –, signe que sa parole n’aura d’échos qu’aux États-Unis.

 

 

Une femme bien en avance sur son temps

 

C’est donc accompagnée de sept disciples qu’Ann Lee met le pied à Niskayuna, dans l’État de New York. Ils y trouvent une terre où s’établir, et les Shakers peuvent alors enfin réaliser le rêve qu’ils convoitent depuis des années, celui de pratiquer librement leur foi au sein d’une communauté fidèle à leurs convictions. Car ces dernières sont pour le moins avant-gardistes. Les Shakers prônent bien l’abstinence, mais tout autant l’égalité entre les sexes et les races, le partage des biens, le travail collectif, le pacifisme et, bien sûr, l’accueil de Dieu par le chant et la danse – des principes qui deviennent les véritables piliers sur lesquels la secte construit alors son nouveau chez-soi en territoire américain.

 

Ann Lee a créé ce qui est devenu la plus grande société utopique de l’histoire américaine, assure la réalisatrice Mona Fastvold. Des personnes de tous genres et de toutes origines, œuvrant ensemble. Elle a créé un petit coin de paradis où chacun pouvait vivre en paix et en harmonie, libéré des normes sociales qui l’oppressaient. Il y a là une véritable beauté, et un message d’espoir.

 

Alors que les États-Unis vivent, à la fin du XVIIIᵉ siècle, une véritable effervescence d’expérimentations religieuses, le mouvement d’Ann Lee séduit par son atypisme. Au fil des années, les Shakers comptent même jusqu’à 6 000 adeptes et vivent en totale autosuffisance, ce qui fait parfois peur aux autorités américaines, peu enclines à voir prospérer des communautés religieuses aussi indépendantes et marginales. En effet, tous les membres de la secte s’affairent ensemble à la culture de la terre, la construction de maisons et de dortoirs communautaires, l’artisanat, l’élevage, le tissage, la cuisine, la menuiserie, et bien d’autres tâches encore. Mona Fastvold fait bien comprendre au spectateur, en montrant l’entraide authentique qui anime les Shakers, que «leur mouvement religieux prône l’égalité et la collaboration pour préserver cette utopie.» Ann Lee elle-même prenait part à ces travaux, au même titre que les autres. Chaque geste du quotidien avait une portée spirituelle, comme en témoigne une caméra amoureuse de cette communauté, montrant constamment les Shakers à l’œuvre en chantant, en dansant, en s’enlaçant, transformant le travail en véritable communion où la joie et l’amour sont souverains et relient l’humain à Dieu.

Anne Lee, femme résolument en avance sur son temps, persécutée, emprisonnée et violentée pour ses convictions d’amour et de paix, est donc mise à l’honneur dans Le Testament d’Ann Lee, qui rend à cette dernière la reconnaissance qu’elle mérite, celle d’une figure spirituelle remarquable, animée par le désir de faire le bien et demeurée fidèle à sa foi comme à sa mission jusqu’au bout.

 

Note :

 

[1] Les citations présentes dans ce texte sont toutes extraites d’une capsule vidéo portant sur les coulisses du tournage du Testament d’Ann Lee, où s’expriment les principaux collaborateurs du film : https://www.youtube.com/watch?v=Q9xH2HLu85g&t=25s

À PROPOS DE SOPHIE ARCHAMBAULT

Candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM, Sophie lit et écrit pour mieux saisir l’humain, la société, mais surtout le monde dans lequel elle évolue. Oiseau de nuit, c’est en multipliant des lectures nocturnes sur la spiritualité et le phénomène religieux que son intérêt marqué pour le concept du sacré s’est doucement développé. Amoureuse de la nature et de ses dangereuses beautés, de la mythologie, de l’histoire de l’art et de tout ce qui requiert de la créativité, Sophie prend plaisir à se rencontrer elle-même à travers ces passions pour ensuite mieux s’ouvrir au monde qui l’entoure.

 

Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.

 

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