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La péricope choisie (Lc 18,1-8) par la Liturgie pour ce dimanche est la dernière d’un petit ensemble sur l’Humain (17,22 – 18,8). Restant dans le thème propre à l’activité de ce dernier – le jugement –, l’évangéliste se sert d’une tradition qu’il a trouvée dans L, une parabole mettant en scène un juge particulièrement injuste.
Et, imposant soigneusement son interprétation à ce récit, il traite d’une question qui lui est chère : l’efficacité de la prière à l’intérieur d’une situation permanente d’injustice.
18,1 Il leur disait alors une image sur ce qu’il leur fallait toujours prier et ne pas se décourager, 2 disant :
Dans une ville, il y avait un juge qui ne voulait rien savoir de Dieu et ne respectait aucun être humain. 3 Dans cette même ville, il y avait une veuve et elle venait à lui, disant :
Rends-moi justice contre mon injuste adversaire.
4 Et lui ne voulait pas, longtemps.
Par après, cependant, il se dit en lui-même : J’ai beau ne rien vouloir savoir de Dieu et ne respecter personne, 5 puisque cette veuve me pourrit la vie, je vais lui rendre justice avant qu’elle n’arrive à m’achever!
6 Le seigneur dit alors :
Écoutez ce que dit ce juge injuste. 7 Et Dieu, alors, ne rendrait pas justice à ses choisis qui crient vers lui jour et nuit? Il prendrait son temps vis-à-vis d’eux? 8 Je vous le dis, il va rapidement leur rendre justice.
Par ailleurs, quand il viendra, l’Humain trouvera-t-il la confiance sur terre?
Matériaux utilisés
Luc a tiré les versets 2-5 et 8b de L.
Éléments historiques
Vv 2-5. La parabole a certes été rédigée par un scribe, mais il y a beaucoup de Jésus dans ce récit qui se présente comme l’illustration d’un système qui n’a aucun souci pour la justice, et qui est confronté par une femme laissée à elle-même et exploitée, laquelle, par sa ténacité et sa liberté, le force à prendre conscience de son inhumanité. On reconnaît Jésus à l’équilibre qu’il manifeste dans la poursuite simultanée de deux objectifs : aider les petites gens à se libérer de l’emprise du système sur eux, et leur montrer comment survivre dans un monde hostile. Souvent il parle partage. Ici, il montre l’impact de la ténacité sur un système sourd aux appels des petites gens.
V 8b. C’est le genre de parole que le Nazaréen a pu prononcer telle qu’elle. Il attendait de l’Humain qu’il se manifeste en sa faveur, et désavoue ses adversaires. Mais, après quelques mois, après un ou deux ans, il avait rencontré peu de gens intéressés à suivre son tracé de vie. Il ne verrait sans doute pas l’instauration du régime de Dieu de son vivant, et, à sa venue, l’Humain trouverait-il des humains comme lui? Le contenu de cette parole et sa tonalité permettent de comprendre le portrait très noir que l’évangéliste Marc trace des partisans de Jésus.
Traditions
La parabole traditionnelle, en deux morceaux, parle d’elle-même et n’a pas besoin d’une conclusion qui en expliciterait le sens.
Vv 2-5. Le premier paragraphe présente les deux personnages : un juge qui ne veut rien savoir des orientations vitales que Dieu a insérées dans l’être humain et des exemples de ceux et celles qui s’en inspirent, et une femme qui a perdu son mari et qui, spoliée par un profiteur, exige de façon répétée qu’on lui rende justice. Le premier refuse systématiquement les demandes qui lui sont faites.
Le second paragraphe contient deux leçons typiques de l’évangile. Oui, le système finira par céder et à accorder des miettes aux petites gens qui les exigent, récompense de la ténacité; il y a donc plein de petites luttes que ces derniers peuvent gagner dans l’Histoire, améliorant ainsi leur sort. Mais attention! non, le système ne changera pas, il ne découvrira pas tout à coup le sens de la justice, il sera toujours au service de ses propres intérêts. Dans l’Histoire, le mieux qu’on puisse faire, c’est de chercher à vivre le plus humainement possible, mais sans se faire illusion : le système sera toujours aussi inhumain jusqu’à ce que le régime de Dieu y mette fin.
V 8b. Le scribe de L pose une question de confiance, reprise de Jésus, à chaque lectrice ou lecteur, ainsi qu’à l’ensemble de l’Église. Pour y répondre, cependant, il faut avoir le courage de l’entendre. La confiance – ou la foi – n’est pas affaire d’institution, d’organisation, de rites ou de formules, ni de fidélité à celles-ci, mais d’avancées sur le chemin tracé par Jésus. Quand la question de l’avenir de la foi est posée en ces termes, la réponse vient moins vite[1].
Luc
L’évangéliste a fortement marqué la péricope de son empreinte.
V 1. Dès le premier verset, Luc donne à la parabole qui suit l’interprétation qu’il veut voir ses lecteurs et lectrices adopter : voilà un récit qui porte sur la prière. D’abord, il s’agit d’une activité à faire à répétition, sans se décourager. La veuve leur est donc présentée comme un modèle de ténacité face à un Dieu qui, ayant d’autres priorités, met beaucoup de temps à répondre à la prière de façon positive.
Vv 6-7. Alors que l’introduction, rapportant le point de vue de Jésus, faisait porter le regard sur la veuve, modèle de prière, la conclusion, mise dans la bouche du «seigneur», se tourne vers la figure du juge. Si les siens doivent s’identifier à la veuve, il leur faut éviter, comme ils ont tendance à le faire, à attribuer à Dieu des comportements typiques du juge de la parabole : il ne fait rien et il temporise à l’excès. Qu’ils fassent confiance au seigneur, ils sont sur le point de voir le résultat de leurs prières.
Luc aborde ici un problème difficile : d’un côté, toute la vie doit être prière, au sens de la recherche d’un alignement constant sur la cible de la vie; mais la suite de Jésus entraîne toutes sortes de désagréments de la part d’un système qui ne veut pas changer, sans parler des besoins vitaux pour lesquels les inquiétudes sont vives. Or, la prière semble inutile, inefficace. Luc est d’autant plus sensible à la difficulté qu’il a repoussé dans un futur indéterminé l’instauration du régime de Dieu : il arrivera on ne sait trop quand dans l’avenir, mais à un moment où on ne s’y attendra pas. Entre-temps. Il assure les siens que, Dieu n’étant pas comme le juge, il interviendra rapidement en faveur des siens.
V 8. L’évangéliste a cru bon de faire suivre sa promesse d’une action divine rapide du verset 8, lequel révèle qu’il n’en savait pas plus que tous les croyants et croyantes depuis 2 000 ans : il nous faut avoir confiance que prier est une bonne chose, qui donne des résultats, mais sans trop comprendre ce que cela donne concrètement.
Ligne de sens
La foi chrétienne est en Jésus – Christ, le «Christ» faisant porter le regard sur «Jésus». La réflexion sur la parabole de la veuve persévérante doit donc tenir compte à la fois de son sens traditionnel, lequel remonte à Jésus, et de l’interprétation lucanienne.
1. Nous vivrons à jamais sous un Système inhumain, bâti à son profit et donc fondé sur l’injustice, dans lequel obtenir justice est toujours l’aboutissement d’un long processus dont les résultats sont soutirés à l’arraché, on dirait bien concédés à contrecœur, pour éviter que la base se révolte, sans toucher aux intérêts du système et en respectant la logique du droit plutôt que les exigences de la justice. L’expérience se répète indéfiniment tant dans une petite cour de justice d’une petite ville en région qu’à l’intérieur d’une rencontre du Conseil de sécurité de l’ONU. C’est ainsi que les humains ont toujours vécu, vivent et vivront.
C’est dans ce contexte que la parabole illustre au profit des partisanes et partisans de Jésus comment il leur faut vivre. Et, comme j’écris ces lignes alors qu’un nouveau pape vient d’être élu, je prends l’exemple de la vie en Église. Non, l’Église ne changera pas. Le système ne se déverrouillera pas tout à coup. Le pape n’ira pas demeurer sous tente avec les déplacés de Gaza, jugé comme terroriste par l’intelligence artificielle parce que vivant avec les dangereux terroristes que sont les vieillards, les femmes et les enfants, et mettant Israël au défi de diriger un missile intelligent sur lui pour le faire sauter comme les autres. Les femmes ne dirigeront pas l’Église comme elles le voudraient; si elles accèdent un jour au pouvoir, ce sera à la condition qu’elles la servent comme les hommes le font. Le système est à son propre service et n’accepte de rendre justice qu’en vue de ses propres intérêts.
Un des buts premiers de la prière, à la suite de la contemplation de la vie de Jésus, c’est de prendre acte de cette réalité, de la nature du système, de son refus de changer, si religieux soit-il, de sa réticence à rendre justice. Pour pouvoir agir de façon sereine, confiante, déterminée ou tenace, il faut savoir à quoi s’attendre et ne pas s’attendre. Or, ce à quoi il faut sûrement s’attendre, c’est à la lenteur programmée du système à rendre justice aux petites gens. Cependant, en l’obligeant à dire non sur non, on l’aura forcé à révéler son vrai visage, anticipant par le fait même le jugement que l’Humain portera un jour sur lui.
2. En interprétant la parabole de la veuve tenace, Luc a abordé de son mieux la question de la prière. Il la présente comme obligation permanente, activité passablement décourageante, certes, mais donnant quand même – et rapidement! – des résultats. Quelques lignes de commentaire ne pourront évidemment pas solutionner un problème insoluble : nous ne savons pas ce que le Créateur fait ou ne fait pas dans sa création : il la dirige constamment, corrigeant le tir? il lui fait confiance après lui avoir donné les moyens d’atteindre la cible ? De notre vivant, nous ne saurons donc jamais à quoi il sert de prier. Mais il existe des pistes de réflexion qui peuvent aider à le faire :
. s’ajuster à sa propre personnalité priante (ça m’a pris 70 ans à découvrir que je prie quand j’écris, et que je ne sais pas comment le faire le reste du temps);
. valoriser toutes les prières – ou «pensées» – qui expriment la solidarité, la compassion, l’ouverture, la liberté, l’amitié, l’amour (c’est ce que signifie «toujours prier»);
. discerner constamment l’alignement de sa vie sur le Sens signifié par la vie de Jésus Christ;
. prendre conscience du fait que la principale réponse «rapide» de Dieu à ma prière c’est l’être humain qu’elle me fait devenir dès le moment où je la prononce.
À ceux et celles qui s’interrogent sérieusement sur la qualité de leur prière, je me permets de laisser ces mots de Paul de Tarse :
Rm 8,26 Alors, c’est aussi de la même manière que le Souffle vient au secours de notre faiblesse : car ce qu’il nous faudrait prier comme il faut, nous ne le savons pas; heureusement que le Souffle lui-même intercède pour nous par des gémissements qui ne sont pas faits de mots.
Nos gémissements, devant la télé, face à la folie du monde, sont les échos de ceux du Souffle de Dieu, et donc prières. Nous prions peut-être beaucoup plus que nous le pensons…
3. S’il revenait sur la terre ces jours-ci, l’Humain verrait les religions bien affichées avec croix, foulards, kippas ou turbans bien en vue. Et il devrait creuser pour trouver la foi, tout comme au temps où la parole a été formulée (v 8b). C’est ainsi que les humains vivent.
Note :
[1] Et on pense à Diogène (IIIe siècle avant l’ère chrétienne) qui, en plein midi, circulait dans la foule son flambeau allumé à la main : «Je suis à la recherche d’un être humain!»
À PROPOS D’ANDRÉ MYRE
André est un bibliste reconnu, auteur prolifique et spécialiste des évangiles, particulièrement de celui de Marc. Il a été professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal. Depuis plusieurs années, il donne des conférences et anime des ateliers bibliques.
Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.




