Collage réalisé par Sophie Archambault à partir d’une
image tirée de La Presse et de la page couverture du livre.
Dans ce livre une équipe de chercheur.e.s interdisciplinaire, dirigée par les théologiens Jean-Marc Barreau et Olivier Bauer, explore les liens entre religion et sport en analysant le pouvoir d’attraction qu’exerce le Canadien de Montréal sur la population québécoise.
Depuis plus de 115 ans déjà, le Québec vit au rythme de son sport national : le hockey. Dès que le mois d’octobre s’installe, les fidèles du CH se rassemblent afin d’encourager leurs Glorieux, ces demi-dieux capables d’accomplir des miracles sur la glace. Le tissu social québécois se resserre lorsque la Sainte-Flanelle entre sur la patinoire, nourrissant la foi des quelque 21 000 partisans réunis au Centre Bell et de tous ceux qui, ailleurs au Québec, vivent le match devant leur télévision.
Au fil de la saison, et plus encore lorsque les séries éliminatoires embrasent la province, se déploie une véritable communion nationale remplie de ferveur et d’effervescence. Et si les fidèles sont investis corps et âme, ils peuvent aussi prier les fantômes du Forum, pour que ceux-ci viennent prêter main-forte à leurs héros nationaux, les Canadiens de Montréal.
On l’aura compris : le discours entourant le hockey au Québec est traversé par l’imaginaire religieux. Ce n’est pas étonnant, puisque la religion était centrale dans la culture québécoise lors de la création du Canadien de Montréal en 1909. Or, le Canadien d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celui du début du XXe siècle, tout comme le rapport du Québec à la religion s’est radicalement transformé au cours des cinquante dernières années. De là tout l’enjeu de l’ouvrage La religion du Canadien de Montréal, dans lequel Jean-Marc Barreau et Olivier Bauer se demandent «comment parler du Canadien comme religion sans se poser en même temps la question de la place et du rôle de la religion au Québec». Face à cette double métamorphose ‒ à la fois sportive et culturelle ‒, force est de constater que la dimension religieuse du Canadien dépend de la manière dont chaque époque conçoit et investit la religion.
Se pourrait-il qu’analyser les Glorieux ‒ son surnom français ‒ ou les Habs ‒ son surnom anglais ‒ comme une religion aide à mieux comprendre leur pouvoir d’attraction? Et par la bande ‒ ou par la baie vitrée ‒, se pourrait-il qu’une telle question permette de mieux comprendre la place et le rôle de la religion au Québec?
Olivier Bauer
Ce qui est sûr, c’est que, de sa fondation jusqu’à aujourd’hui, le Canadien de Montréal a toujours eu quelque chose à voir avec le religieux. Mais quoi, exactement?
« Le Canadien fait partie de la culture québécoise… dont la religion fait partie »
Au début jusqu’au milieu tardif du XXe siècle, le catholicisme structurait complètement l’espace social au Québec. Parce qu’il était interprété à travers une lentille religieuse, le Canadien de Montréal apparaissait comme un prolongement culturel du catholicisme québécois. C’est précisément ce contexte que cherchent à éclairer plusieurs textes réunis dans l’ouvrage La religion du Canadien de Montréal, en évoquant
un Canadien aujourd’hui disparu : le temps de Gerry McNeill et de Maurice Richard, du Forum et de la Soirée du hockey à la télévision […]. Mais ils réfèrent ce Canadien «de papa» — et «de maman»! — à une religion «de maman» — et «de papa»! — qui a, elle aussi, disparu […] : une religion forcément catholique, une religion que les Québécois devaient pratiquer régulièrement, sérieusement et familialement, une religion qui donnait le rythme de la vie sociale et personnelle.
Si personne ne s’étonnait que Jacques Demers, avec ses pèlerinages au Sanctuaire Sainte-Anne-de-Beaupré avant les grands matchs, entretienne un rapport explicite au religieux, ni que le cardinal Paul-Émile Léger fasse devancer l’heure du chapelet à la radio afin d’aller voir le Canadien affronter Boston sur la glace, c’est que le hockey s’inscrivait alors naturellement dans la vie catholique de l’époque. C’est toutefois au sein même de la cellule familiale que cette cohabitation du sport et du religieux s’accomplissait, puisqu’elle devenait l’occasion de reproduire les mécanismes traditionnels de transmission du catholicisme des parents aux enfants.
Car, au fond, la religion se transmettait principalement dans la famille, et l’amour du Canadien aussi. En discutant des performances de l’équipe ou en regardant les parties, il était question de la «transmission d’une mémoire, d’un héritage» à la fois culturel et religieux, voire d’une identité canadienne-française, avec ses valeurs et les figures héroïques qui peuplaient son imaginaire, au premier rang desquelles se trouvait le mythique Maurice Richard. Et c’est assis tous ensemble devant La Soirée du hockey à la télévision, véritable grand-messe populaire, que les Québécois vivaient cette communion hebdomadaire autour du Canadien de Montréal, le hockey venant renforcer l’une des structures symboliques les plus importantes du catholicisme québécois : la famille.
Le Canadien de Montréal, témoin de la redéfinition du religieux au XXIe siècle
Ce n’est un secret pour personne : depuis la fin du XXe siècle, la société québécoise s’est radicalement sécularisée. L’affaiblissement de la transmission des valeurs et des pratiques catholiques, le métissage des croyances ainsi que la désaffiliation croissante envers l’Église ont contribué à déplacer le phénomène religieux, qui ne se limite désormais plus à la religion en elle-même, mais se diffuse plutôt à travers l’ensemble des aspects de la société.
Ce qui nous semble remarquable, c’est que le Canadien s’inscrit parfaitement dans ce nouveau rapport au religieux, avec une insistance sur le plaisir, sur le festif, sur l’événementiel, sur la réalisation de soi, et beaucoup moins sur une fidélité exclusive ou sur l’astreinte à une stricte discipline en vue d’atteindre des objectifs.
Olivier Bauer
Le Canadien de Montréal est-il devenu la nouvelle religion des Québécois? Difficile à dire. Comme le rappellent à plusieurs reprises les auteur.e.s de l’ouvrage, personne n’est parvenu, à ce jour, à fournir une définition pleinement satisfaisante et exhaustive de la religion, tant les propositions varient d’un penseur à l’autre et d’une époque à l’autre. Ce qui est certain, en revanche, c’est que le Canadien de Montréal agit comme une religion, et ce précisément parce qu’il remplit certaines fonctions associées à celle-ci.
«Religion», issu de la racine latine religare, signifie «relier». Et qu’est-ce qui relie davantage le peuple québécois que de voir des milliers de partisans vibrer à l’unisson devant le Canadien de Montréal? Dans la victoire comme dans la défaite, nous formons un groupe soudé. L’extase d’un but marqué comme l’euphorie d’une victoire débordent largement de la patinoire pour se propager à travers toute la ville, créant une véritable immanence de cris qui éclatent aux fenêtres jusqu’aux conversations qui envahissent les rues, les bars et les transports en commun. On dit spontanément «on a gagné» ou «on a perdu», comme si l’équipe et ses partisans ne faisaient plus qu’un. En regardant nos Glorieux se démener sur la glace ou en écoutant les commentateurs décrire avec intensité les exploits de la Sainte-Flanelle naît une ferveur, une émotion puissante qui nous donne le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que nous : cette vaste communauté de fidèles du hockey.
Le Canadien de Montréal nous rappelle qu’à travers les chandails retirés de joueurs veillant sur la patinoire comme autant de figures mythiques du passé, les chants des partisans scandant des «Go Habs Go!» et l’ébullition collective qui rythme Montréal lors des séries, c’est probablement quelque chose de l’ordre du sacré qui se donne à vivre.
Au Québec, la religion n’est peut-être plus aussi vive qu’autrefois, mais le phénomène religieux, lui, est loin d’avoir disparu. Il suffit de regarder le Canadien de Montréal pour s’en convaincre.
À PROPOS DE SOPHIE ARCHAMBAULT
Candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM, Sophie lit et écrit pour mieux saisir l’humain, la société, mais surtout le monde dans lequel elle évolue. Oiseau de nuit, c’est en multipliant des lectures nocturnes sur la spiritualité et le phénomène religieux que son intérêt marqué pour le concept du sacré s’est doucement développé. Amoureuse de la nature et de ses dangereuses beautés, de la mythologie, de l’histoire de l’art et de tout ce qui requiert de la créativité, Sophie prend plaisir à se rencontrer elle-même à travers ces passions pour ensuite mieux s’ouvrir au monde qui l’entoure.
Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.



