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Le passage choisi (Lc 11,1-13) par la Liturgie pour ce dimanche contient un petit ensemble sur la prière, dont le Notre Père. La version lucanienne de la formule attribuée à Jésus est plus courte que celle de Matthieu sur laquelle est basé le texte couramment utilisé dans la liturgie.
Dans la traduction qui suit, l’utilisation des caractères gras pour la rédaction de Luc permet de voir que ce dernier est peu intervenu à l’intérieur des morceaux traditionnels et qu’il a surtout veillé à leur donner une introduction significative.
Lc 11,1 Et lui étant quelque part en train de prier, il arriva quand il eut terminé qu’un de ses partisans lui dit :
Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean aussi l’a enseigné à ses partisans.
2 Il leur dit alors :
Quand vous priez, dites :
Parent
fais-toi reconnaître
vienne ton Régime
3 notre pain jusqu’à demain, donne-le nous chaque jour
4 remets-nous nos égarements puisqu’en effet nous aussi faisons remise à quiconque est en dettes envers nous
et ne nous fais pas passer de test.
5 Et il leur dit :
L’un d’entre vous aura un ami,
et il se rend chez lui a minuit,
et il lui dit :
mon ami,
passe-moi trois pains,
6 c’est qu’un de mes amis s’est arrêté en chemin chez moi,
et je n’ai rien à lui offrir,
7 et l’autre, de l’intérieur, ayant répondu, lui dit :
arrête de me fatiguer!
la porte est déjà fermée,
et mes enfants sont au lit autour de moi,
je ne peux pas me lever pour t’en donner.
8 Je vous le dis, s’il ne se lève pas pour les lui donner parce qu’il est son ami, une fois réveillé à la suite de son effronterie, il lui donnera tout ce dont il a besoin.
9 Et moi je vous dis :
Demandez, et on vous donnera,
cherchez, et vous trouverez,
frappez, et l’on vous ouvrira,
10 car quiconque demande reçoit,
et qui cherche trouve,
et à qui frappe on ouvre.
11 Quel père d’entre vous, si son fils lui demande un poisson, lui remettra un serpent à la place d’un poisson ?
12 Ou encore, s’il demande un œuf, lui donnera un scorpion ?
13 Si donc vous, qui n’êtes pas tellement bons, vous savez donnez de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Parent du ciel donnera-t-il le Souffle saint à ceux qui le lui demandent.
Traduction
Fais-toi reconnaître (v 2). La demande que la réalité du Parent soit reconnue comme sacrée (ou que son «nom soit sanctifié») vise la reconnaissance de ce qu’il est réellement : puisse-t-il se faire connaître.
Jusqu’à demain (v 3). Nous ignorons le sens du mot grec; toutes les traductions sont le fruit de conjectures.
Ne nous fais pas passer de test (v 4). La demande table sur le fait que, la vie étant difficile, le Parent ne devrait pas la rendre plus pesante qu’elle ne l’est déjà : on parle de test ou d’épreuve, pas de tentation.
Pas tellement bons (v 13). Littéralement : «mauvais» : la dureté de l’épithète vise à souligner le contraste entre la bonté absolue du Parent et celle relative des humains.
Matériaux utilisés
Luc a tiré le passage de Q et de L :
vv 2-4.9-11.13 = Q (voir Mt 6,9-13; 7,7-11)
vv 5-8 = L
Éléments historiques
L’image d’un Jésus fréquemment en prière vient précisément de Luc, comme en témoignent les premiers mots de la péricope (v 1a). À l’intérieur de l’évangile de Marc, par exemple, avant l’épisode de Gethsémani, il n’est dit de Jésus qu’il prie qu’à deux reprises (1,35 et 6,46). Et chaque fois, il est seul, à l’écart, loin de ses partisans. Il n’avait donc pas la réputation d’être un homme de prière, ce n’était pas un aspect caractéristique de sa personnalité. De façon paradoxale, étant en lutte contre le leadership sacerdotal de Jérusalem et contre les scribes judéens envoyés en Galilée pour inculturer les gens aux façons de faire de la Judée, il cherchait à détourner les gens de l’influence que ses adversaires exerçaient dans les assemblées («synagogues») de village.
C’est là qu’était prononcée la prière officielle, contrôlée par les gérants du sacré d’origine judéenne. Dans la société de l’époque, la prière est la responsabilité du dirigeant politique, qui l’exerce à l’aide d’un sacerdoce qu’il contrôle, dans des lieux qu’il subventionne. Prier est une affaire d’État. On comprend donc pourquoi la prière de Jésus s’exerçait dans la clandestinité, et qu’il a dû prendre beaucoup de précautions avant d’inviter les gens à poser un geste aussi subversif. Il est donc très douteux que, de son vivant, il ait composé une prière telle que le Notre Père, d’autant plus qu’il n’était pas l’homme des formules toutes faites ni des rites. Cependant, les scribes chrétiens qui ont composé cette formule après lui, l’avaient bien connu et ont su aider les leurs à prononcer une prière alignée sur lui.
Traditions
1. Le Notre Père de la source Q devait ressembler à ceci :
Parent
fais-toi reconnaître
fais venir ton Régime
notre pain pour tenir jusqu’à demain, donne-le nous aujourd’hui
remets-nous nos dettes
car nous aussi avons remis celles de nos débiteurs
et ne nous fais pas passer de test
Pour interpréter la prière, il est essentiel de comprendre que le «Parent» auquel s’adresse la prière est celui dont il a été question quelques versets plus haut :
Q 10,21 Parent, Seigneur du ciel et de la terre, dit-il alors,
je te suis reconnaissant d’avoir caché ces choses aux savants et aux grands esprits, et de les avoir dévoilées aux tout-petits.
Le Notre Père est donc la prière des petites gens de qui le Parent s’est fait connaître, et qui, au lieu des grands prêtres, des prêtres et des scribes de Jérusalem, sont habilités à le prier hors des centres officiels consacrés à cette activité. Les deux premières lignes espèrent l’essentiel : que le Parent manifeste son authentique personnalité en faisant enfin venir son Régime, lequel abolira du coup le Système qui fait tant souffrir ses enfants. La suite lui demande, si la fin n’arrive pas le jour même, de donner à ces derniers la nourriture pour tenir jusqu’au lendemain. Puis, ceux-ci le prient de desserrer l’étau avec lequel le Système les étouffe en les libérant de leurs dettes, eux qui ont montré être ses enfants puisqu’ils s’étaient libérés de ce qu’ils se devaient les uns aux autres. Enfin, puisse-t-il ne pas les mettre à l’épreuve afin de vérifier s’ils étaient bien de sa famille, la vie est déjà trop dure – implicitement, ils lui reprochent peut-être de les éprouver déjà par le seul fait de tarder à faire advenir son Régime.
Le Notre Père est la prière libérante, collective, de petites gens déjà libérés dans leur tête du Système qui les opprime, puisqu’à leur mesure ils font déjà arriver dans leur vie le nouveau Régime qu’ils espèrent. Tout à fait dans la ligne du Nazaréen.
2. Dans la Source, le Notre Père était immédiatement suivi du morceau que Luc a mis en troisième place (vv 9-13). Cette péricope est importante parce qu’elle révèle comment les scribes nazaréens (chrétiens de Galilée) comprenaient et interprétaient la seconde demande de la prière. Les enfants du Parent ne trouveront réponse à leurs prières que s’ils font des démarches pour se sortir de leur misère et s’ils veillent les uns sur les autres. S’ils ne voient pas à leurs affaires, il ne se passera rien. Le Parent n’est pas celui qui donne à manger, libère des dettes ou améliore la situation dans laquelle ils se trouvent. Cela arrivera quand il fera advenir son Régime. Entre-temps, il agit en leur rappelant, dans la prière, qu’ils ont à faire preuve d’initiative et à prendre soin les uns des autres. Qu’ils «demandent, cherchent, frappent», les gens sont bons – à preuve le soin qu’ils prennent de leur famille –, ils vont finir par trouver.
3. Le texte de L est à lire comme une illustration du «demandez et on vous donnera». La parabole met en scène deux amis – de la famille du monde «ordinaire» de l’évangile – chacun dans une situation stressante. On est au beau milieu de la nuit, un des deux fait face à la loi de l’hospitalité et n’a rien pour nourrir son hôte, tandis que l’autre, après avoir fermé la porte, a étalé les nattes pour que s’y étende la famille. Ce dernier n’est pas plus riche que l’autre puisqu’il se fait demander «trois» pains, ceux-ci ayant été faits de farine de seigle, guère nourrissante mais moins chère que celle moulue à partir du blé. Le premier est invité à oser déranger son ami, et le second à accepter de partager avec l’autre, malgré le dénuement, le stress et la situation limite. Implicitement, la conclusion à tirer de la parabole, c’est qu’elle illustre la façon dont le Parent répond à la prière de ses enfants. L’un est honteux et l’autre bougonne, mais ça marche!
Luc
1. Luc a créé l’introduction du verset 1 : Jésus est en prière comme c’est son habitude dans cet évangile, et un de ses partisans lui demande de faire comme Jean Baptiste et de leur apprendre à prier. Tout cela a l’air bien anodin mais ne l’est pas. Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’évangéliste écrit plus de cinquante ans après la mort de Jésus, et trente après la rédaction de la source Q. Pour la tradition que rapporte Luc, le Notre Père est la prière des petites gens de la société, du peuple de la base à qui le Parent se révèle, d monde écrasé par le Système pour qui le Régime de Dieu va être établi. Or, avec Luc, voilà que le Notre Père devient la prière des partisans, c’est-à-dire, selon la logique de son écrit, celle de l’Église. Ce n’est plus la prière des pauvres, mais celle de ceux qui sont envoyés annoncer aux pauvres la Bonne Nouvelle de la venue du régime de Dieu. Le Notre Père vient de changer de propriétaire : les experts en prière ne sont plus les pauvres mais les partisans de Jésus, et, par conséquent, le Parent se retrouve avec une nouvelle famille. Ce n’est pas rien.
2. La famille du Parent est donc la communauté lucanienne. Celle-ci prie pour se faire donner le pain non plus d’ici à demain mais «chaque jour» (v 3), c’est-à-dire jusqu’à la fin de l’Histoire. Les «dettes» des pauvres gens ont été remplacées par les «égarements» des membres de la communauté sur le chemin de l’évangile tracé par Jésus; et les «épreuves» auxquelles on espère échapper commencent peut-être à avoir couleur de «tentation» (v 4). La lecture communautaire et les besoins du groupe prennent le pas sur ceux des petites gens de la société dans la façon de prier le Notre Père.
3. L’illustration des deux amis est appliquée à la communauté lucanienne. Le récit ne parle plus d’entraide et de solidarité sociale, d’un appel à l’aide amical à un partage des biens, mais il est devenu interpellation à une prière soutenue. L’ami dans le besoin est le partisan ou la partisane de Jésus, tandis que l’autre représente le Parent. Il faut prier beaucoup et ne pas craindre d’importuner ce dernier, lequel finit toujours par donner aux siens ce dont ils ont besoin.
4. À la suite de l’insertion par Luc de la parabole précédente à l’intérieur de la suite de textes reçue de la Source, le troisième morceau devient une sorte d’explicitation du sens de l’illustration. Oui, il faut «demander, chercher, frapper», à temps et à contre-temps. Si les humains savent répondre aux demandes de ceux et celles qui font appel à eux[1], à plus forte raison «le Parent du ciel» le fera-t-il. Oui, mais attention! corrige Luc. Alors que, selon la Source, le Parent saura bien donner «de bonnes choses» à ceux qui lui adressent leurs demandes, l’évangéliste remplace le mot grec par «le Souffle saint» (v 13). La communauté lucanienne, plus à l’aise que les petites gens à qui Jésus et la Source s’adressaient, semble avoir moins besoin de choses essentielles à la vie physique que d’une poussée intérieure visant à la garder alignée sur le chemin tracé par Jésus. La référence au Souffle saint, en fin de texte, entraîne donc une relecture de tout le passage, et une réinterprétation radicale du Notre Père. Ce dernier est désormais à comprendre comme la prière d’une communauté de foi à un Parent attentif à répondre aux besoins de l’ordre de l’intériorité qu’elle éprouve.
Ligne de sens
Je tire avec hésitation quelques lignes de réflexion sur la prière, sachant bien que même le mot nous cause problème, à preuve notre propension à «penser» à ceux que nous aimons plutôt qu’à «prier» pour eux ou elles.
1. D’abord, il nous faut déterminer qui nous prions. Si c’est bien le Parent, le Dieu de Jésus, il faut alors savoir que les spécialistes de la prière qu’il écoute sont les petites gens à la base de la société. Il se cache des papes, des évêques, des prêtres et des curés, des théologiens, des biblistes et des spécialistes en pastorale[2]. Il ne veut rien savoir du culte, de la liturgie et des églises. Ce sont les prières de la vie douloureuse qui l’interpellent. Le premier sujet de réflexion est donc fondé sur l’expérience de Jésus de Nazareth : Dieu est-il bien le Parent qu’il nous a présenté? Si oui, il ne peut pas être prié par n’importe qui, ni n’importe comment. Mais un tel Dieu est scandaleux, aussi ne serait-ce pas une mauvaise chose qu’il fasse publiquement savoir qu’il est bien le Parent de Jésus, et qu’il a l’intention d’établir son Régime afin de nous débarrasser de tous ces Fous qui rendent la vie des humains invivable.
2. La prière n’est possible que si on espère quelque chose. Un désespéré ne prie pas. Les petites gens ne pourront donc prier leur Parent que s’ils vivent dans une sorte de bulle d’humanité, à l’intérieur de laquelle sont vécus le partage, la solidarité, l’amitié, la fraternité. Si quelqu’un veille sur moi, je peux comprendre que je fais partie de la famille du Parent, lequel, à travers les autres, s’occupe de moi et exauce mes prières. Et je peux entendre l’interpellation à faire pour d’autres ce qu’on a fait pour moi, ce qui me permet de comprendre ce que sera le régime de Dieu.
3. Être partisan ou partisane de Jésus, c’est avoir reçu la tâche de rendre possible la prière des petites gens, en faisant arriver quelque part une bulle d’humanité qui soit source d’espoir. Œuvrer ainsi, c’est manifester dans sa vie qu’on croit en Jésus, qu’on suit le tracé de sa vie, qu’on est aligné sur lui. Vivre de la sorte, même si cela n’a rien de flamboyant, c’est manifester qu’on a été atteint par le «Souffle saint», c’est-à-dire le pouvoir d’action du Parent, et qu’on a le droit de le prier, tout comme les pauvres gens, sans avoir le sentiment qu’en plus de faire partie d’un système qui les dépouille de tout, on leur vole même leur prière.
Notes :
[1] J’ai attribué le verset 12 à la rédaction de Luc pour signifier que le texte de la Source sous les versets 11-12 est difficile à établir. Peut-être Matthieu et Luc avaient-ils deux versions légèrement différentes sous les yeux.
[2] Je m’en tiens aux officiels de ma catholique religion.
À PROPOS D’ANDRÉ MYRE
André est un bibliste reconnu, auteur prolifique et spécialiste des évangiles, particulièrement de celui de Marc. Il a été professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal. Depuis plusieurs années, il donne des conférences et anime des ateliers bibliques.
Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.




