Minute poétique

Là où les choses se touchent

photo Laurence Gagnon

Par Laurence Gagnon

Minute poétique

26 novembre 2025

Crédit photo : Laurence Gagnon

Sous forme de fragments à la frontière entre essai et poésie, ce livre rassemble les réflexions de l’autrice sur le concept de la beauté, ses différentes formes, et les endroits où on la trouve.

À travers des épisodes dans l’exercice de son travail — Bahar Orang est résidente en médecine, détentrice d’un doctorat dans ce domaine, et suit une formation spécialisée en psychologie — comme dans sa vie intime, on entrevoit ses conceptions de la beauté, qui s’enchaînent comme le feraient les pensées lors d’une séance de méditation.

 

La beauté libre

 

Méditer, c’est laisser libre cours aux pensées sans les retenir ni les ressasser. C’est ainsi que se présentent les courts textes compilés dans ce livre; les fragments se présentent les uns à la suite des autres, avec pour seul lien logique une thématique, un mot, un angle d’approche abordés dans le précédent. Le fragment, cette forme brève de prose poétique appuie de manière idéale le propos de l’autrice, puisqu’il est libre, sans règle ni structure définies. Et lorsqu’il s’agit de la beauté, Bahar Orang montre qu’il n’y a pas qu’une seule manière de la définir. En fait, elle fait de l’absence de consensus le point focal de son livre : ses réflexions sont une ouverture sur la multitude des incarnations de la beauté, plutôt qu’une recherche d’une seule définition.

 

S’il te plaît, comprends que la beauté n’est pas un problème à résoudre, la beauté n’est pas une question à laquelle il faut répondre, la beauté refuse la clôture ou la simplicité. 

(p. 29)

 

La beauté est libre; elle apparaît, presque au hasard, et c’est à nous de la percevoir.

L’autrice examine son propre rapport à la beauté : «Mais voilà que j’idéalise la beauté, que je purifie la beauté, comme si elle ne se cachait pas dans le désordre de désirs et de regrets qu’est notre vie […].» (p. 10) C’est donc dire que la beauté est avant tout omniprésente; l’autrice la trouve dans l’être aimé, dans l’intimité de la maison, dans la mémoire, mais aussi dans la douleur qu’elle voit au quotidien, chez ses patients à l’hôpital. Et son omniprésence témoigne de sa complexité, puisqu’elle a la capacité de se trouver dans tout et son contraire ; la beauté se contredit constamment. L’autrice témoigne de la difficulté, parfois, à trouver les mots justes pour parler de la manière dont on la perçoit. Elle écrit : «C’est l’un des effets de la beauté d’adoucir les contradictions ; en fait, elle nous offre d’abord un langage, où il n’y a simplement aucune contradiction […].» (p. 19) C’est un langage qui permet de dire l’indicible, et donc, pour l’autrice, une manière de dire l’amour — pour soi, pour les autres, pour les choses.

 

Un prétexte à l’introspection

 

La beauté, comme la mémoire, ne peut être définie que provisoirement. On ne peut pas écrire un essai complet sur la beauté; il n’y a aucun mot final, aucune image parfaite. 

(p. 29)

 

Au fil de ses réflexions, l’autrice note que la beauté est avant tout, pour elle, un guide; elle la mène au fil de sa vie, puisque malgré elle, Bahar Orang est toujours à sa recherche, et n’entreprend que des projets où ce concept est central. L’hôpital est d’ailleurs un lieu de beauté. L’autrice la trouve dans cet endroit peut-être inusité, dans les moments de souffrance des patients, dans les corps ouverts lors d’opérations (le chirurgien qualifie d’«œuvre d’art» une opération à l’intestin; la beauté est donc aussi anatomique). La douleur met en relief le beau – Bahar Orang n’a-t-elle pas dit que la beauté réside dans les contradictions? Elle écrit :

 

Soudain, je me rends compte que la beauté est parfois inextricablement liée à la souffrance, que la beauté n’est rien si elle n’est pas un détail essentiel de la relation, de l’enchevêtrement, et nous sommes si fragiles lorsque nous nous rapprochons un peu, encore un peu, les uns des autres, habitant ce troisième espace, habitant un état de vulnérabilité perpétuelle, oscillant entre destruction et réparation.

(p. 41)

 

Sans glorifier la douleur, Bahar Orang la positionne comme un lieu où il est possible, malgré tout, de voir quelque chose de beau.

La notion de fragilité dans la beauté imprègne le livre, et est illustrée non seulement par la fragilité du corps, mais aussi par les allusions et commentaires sur les fleurs disséminés à travers les fragments. Des coquelicots délicats à la lavande au parfum nostalgique, Bahar Orang les utilise comme liens thématiques entre la beauté et les réflexions sur l’intimité, sur la mémoire, sur les relations affectives où elle se cache. Car ces aspects de l’expérience humaine sont, eux aussi, d’une magnifique fragilité : imparfaites, défaillantes, difficiles.

L’autrice ne trouve pas de réponses à des questions dans cet essai ; là n’en a jamais été le but, de son propre aveu. Elle ouvre au contraire des portes, de nouvelles pistes de réflexion sur ce qu’est la beauté, et comment elle s’incarne. Ce qui est clair, cependant, c’est qu’elle habite l’autrice constamment et influence toutes les sphères de sa vie : son travail, sa relation avec les autres, sa perception d’elle-même, son intimité. La beauté réside en Bahar Orang au même titre qu’elle-même habite la beauté comme une maison, un lieu en constant développement, imparfait, mais qui est le sien propre.

 

Ces jours-ci, j’ai l’impression que, la plupart du temps, le sens émerge lentement d’une lecture qui permet à l’objet de rester lui-même — entier, avec sa vie propre au-delà de mon contact avec lui.

(p. 93-94)

 

Et c’est exactement ce sentiment qui reste lorsqu’on termine la lecture de Là où les choses se touchent ; celui d’un sens dont on perçoit les contours flous, tout en sachant qu’il est bien plus vaste.

 

À PROPOS DE LAURENCE GAGNON

Laurence est une passionnée des lettres depuis toujours. Détentrice d’une maîtrise en langue et littérature françaises de l’Université McGill, elle s’intéresse à ce que le texte littéraire peut dire sur l’être humain et son rapport au monde qui l’entoure. Curieuse de nature, elle aime apprendre sur différentes cultures et leurs manières d’envisager la spiritualité et les relations avec la communauté. Ses passe-temps vont de la marche en forêt au cinéma japonais, en passant par la littérature des Premières Nations et la musique classique.

 

Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.

 

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