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Nous ne savons pas si Matthieu et Luc nous ont conservé la finale de la Source, mais les derniers mots (Q 22,28.30) qu’ils nous ont laissés d’elle, bien qu’ils ne manquent pas de surprendre, lui conviennent parfaitement.
C’est toujours Jésus qui parle, et il s’adresse manifestement aux Douze, un groupe auquel, pourtant, la Source n’a pas jusqu’ici accordé d’intérêt puisqu’elle n’en a jamais parlé. Cependant, parce qu’ils ont suivi Jésus, elle a jugé bon de leur faire adresser ses dernières paroles, une promesse :
22,28 Vous qui m’avez suivi, 30 vous siégerez sur douze trônes pour gouverner les douze tribus d’Israël.
Le langage est très intéressant, sémitique et galiléen de part en part. Il faut d’abord dire que le contenu de la dernière communication du Jésus de la Source est typique de lui. Le contexte de sa parole ne peut être que celui du régime de Dieu, nulle part ailleurs la promesse pourrait-elle se réaliser. D’abord, Jésus envisage la situation du pays tout entier en faisant complètement abstraction de la présence de l’Empire romain et du régime politique, centralisé à Jérusalem, que le roi David a créé un millénaire plus tôt. Ces deux institutions, qui régissent la Galilée de Jésus et de la Source, sont effacées par un retour au mode de gouvernement des douze tribus, lesquelles, à la fois indépendantes et solidaires, se partagent le territoire.
Ce n’est pas un hasard si la promesse s’appuie sur la distribution traditionnelle des tribus : dix au Nord, où se trouve la Galilée, et seulement deux au Sud, où est située la Judée. Dans le régime de Dieu espéré par Jésus et la Source, l’exercice du pouvoir dominateur de Rome et de Jérusalem sera aboli, le Nord retrouvera son autonomie, et ses droits. La Galilée sera libre. Ensuite, dans ce Régime établi pour les petites gens et dans lequel les grands ne voudront évidemment pas entrer, ce seront douze hommes (rien n’est parfait!) de la base qui gouverneront[1]. Le pouvoir ne sera plus aux mains de ces dirigeants qui, depuis des siècles, mettaient leurs compétences au profit de leurs intérêts, aux dépens de ceux des petites gens.
Il est remarquable, enfin, que le prophète de Nazareth s’exclut complètement de toute fonction dirigeante. Il semble avoir été conscient de ses limites : radical et emporté, il ne se trouvait pas compétent pour faire face aux contraintes du pouvoir.
En utilisant cette parole comme finale, la Source révélait beaucoup de choses d’elle-même. Elle était de Galilée. Elle avait foi dans le Galiléen, celui qu’elle avait présenté comme l’Humain chargé du jugement ultime des humains à partir des critères dont témoignaient les paroles qu’elle lui avait attribuées. Elle se voulait fidèle à sa vision des choses, et elle avait donc de grandes réticences à dire sa foi en lui en utilisant les catégories qui avaient cours à Jérusalem : seigneur, roi, messie, fils de Dieu. Elle avait peine à projeter en-haut de la pyramide l’homme d’en bas, à l’aise avec les petites gens de sa Galilée. À Jérusalem, on aimait l’exercice du pouvoir; en Galilée, on en avait trop longtemps éprouvé les effets. On ne dit pas la foi de la même manière selon que l’on est d’en-haut ou d’en bas.
Depuis la fin du premier siècle, la façon qu’avaient les partisans galiléens de Jésus de dire leur foi n’a pas été prise en compte par l’Église, laquelle s’est construite sur la manière de croire qui avait cours à Jérusalem. Mais peut-être l’heure de la Source a-t-elle sonné et verra-t-elle de nouveaux partisans et partisanes s’engager sur le chemin qu’elle a balisé.
Note :
[1] Le verbe «juger» est employé au sens de diriger : une partie importante de la fonction étant prise pour le tout.
À PROPOS D’ANDRÉ MYRE
André est un bibliste reconnu, auteur prolifique et spécialiste des évangiles, particulièrement de celui de Marc. Il a été professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal. Depuis plusieurs années, il donne des conférences et anime des ateliers bibliques.
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