Paroles de dimanches

«Jésus, souviens-toi de moi»

Photo André Myre

Par André Myre

Paroles de dimanches

19 novembre 2025

Crédit photo : Michael Pointner / Unsplash

La Liturgie a choisi, pour le dernier dimanche de chaque année liturgique, le thème du «Christ, Roi de l’univers». Le passage lucanien qui suit (Lc 23,35-43) a été tiré du récit de la Passion et est centré sur le contenu de l’écriteau fixé sur le poteau, au-dessus de la tête de Jésus : «Voici le roi des Judéens». L’intérêt du récit porte sur les réactions que ce libellé suscite :

 

23,35 Et le peuple se tenait là à regarder.

 

Les dirigeants alors faisaient aussi de l’ironie, disant :

Il en a sauvé d’autres, qu’il se sauve lui-même, celui-là, s’il est bien le messie de Dieu, l’élu.

 

36 Les soldats aussi le tournèrent alors en ridicule, s’approchant, lui présentant du vin acidulé 37 et disant :

Sauve-toi toi-même si c’est bien toi qui es le roi des Judéens.

 

38 Il y avait alors aussi l’écriteau au-dessus de lui :

Voici le roi des Judéens.

 

39 Alors un des malfaiteurs suspendus là l’insultait, disant :

N’est-ce pas toi le messie? Sauve-toi toi-même, et nous avec.

 

40 Ayant alors répondu, l’autre s’en prit à lui, il disait :

Alors que tu as la même sentence, tu ne crains pas Dieu? 41 Nous-mêmes, c’est à juste titre, car ce que nous subissons est à la mesure de ce que nous avons fait, mais lui, il n’a rien fait d’inconvenant.

 

42 Et il disait :

Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras avec ton Régime.

43 Et il lui dit :

Fais-moi confiance, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le Jardin.

 

 

Matériaux utilisés

 

Luc a tiré le passage de L, sa documentation particulière.

 

Éléments historiques

 

1. La crucifixion était le châtiment le plus terrible qu’on pouvait infliger à l’époque; il était réservé aux grands criminels et aux ennemis violents de l’État qui n’étaient pas citoyens romains. Dans de telles circonstances, la légion faisait évidemment le vide autour du lieu de l’exécution pour éviter toute interaction entre les condamnés et leurs complices ou sympathisants. Au pied de la croix, il n’y avait donc ni peuple, ni dirigeants.

2. Par ailleurs, tout le poids des crucifiés reposant sur le ou les clous qui leur traversaient les pieds, chaque respiration causait une douleur atroce. D’une croix à l’autre, ce sont d’effroyables cris de souffrance qui s’entendaient plutôt que des dialogues plus ou moins courtois.

3. Les autorités judéennes ont condamné à mort le Galiléen Jésus comme faux prophète, possiblement blasphémateur, mais il leur fallait la permission du préfet romain pour que la sentence soir exécutée. Elles ont donc trouvé un motif qui obligeait ce dernier à mettre Jésus à mort en le lui désignant comme ennemi violent de césar. Pilate semble avoir vu clair dans leur jeu comme le laisse entendre le libellé de l’écriteau, dont voici la version johannique :

 

Jn 19 Jésus, le Nazôréen, le roi des Judéens.

 

Voilà à quoi il ressemble le roi des Judéens : un Galiléen cloué sur une croix par l’occupant romain. Hargne de Rome pour humilier l’orgueilleuse Judée.

4. En clouant l’écriteau sur la croix, les soldats romains ont dû le lire au condamné. Lui qui, ces dernières années, s’était farouchement opposé à la centralisation judéenne et à son entreprise de contrôle de la Galilée, il va mourir comme «roi des Judéens»! Sarcasme humiliant de l’Histoire.

 

Traditions

 

Luc a choisi de tirer le passage qui va du verset 26 à 43 de L plutôt que de Marc. L’accent ne porte pas sur les souffrances de Jésus mais sur les réactions des spectateurs présentées en de petites scènes qui encadrent l’écriteau.

1. La première partie du cadre distingue trois groupes face au Nazaréen crucifié.

V 35a. Le peuple est neutre, assistant au spectacle sans y participer activement.

V 35b. Les dirigeants, contrairement au peuple, sont activement impliqués dans le sarcasme. Ce qu’il faut voir, cependant, c’est que la formulation qui leur est mise dans la bouche n’a rien à voir avec une quelconque prétention du Jésus de l’Histoire. Ce dernier ne s’est jamais pris pour le messie, ce sont eux qui l’ont présenté à Pilate comme un adversaire de césar, qui aurait cherché à s’emparer par la force du pouvoir à Jérusalem. Les mots qu’ils prononcent, ce sont ceux que les scribes chrétiens n’ont cessé d’entendre de la part de leurs collègues judéens : certes, Jésus avait sauvé ou guéri beaucoup de gens, mais il n’avait pu se sauver lui-même et il est mort crucifié par la main de païens, impossible donc qu’il ait été ressuscité et établi messie ou élu de Dieu. La petite scène, placée au pied de la croix, illustre ce que Paul voulait dire quand il écrivait, au milieu des années 50, un quart de siècle donc après la mort de Jésus, qu’il lui fallait

 

1 Co 1,23 […] proclamer un messie crucifié, scandale pour les Judéens […].

 

Vv 36-37. Et, poursuivait Paul, parlant toujours de sa proclamation du messie crucifié,

 

23 […] et folie pour les étrangers,

 

ce qu’illustre le troisième groupe présent à la croix, celui des légionnaires romains. Ils se moquent des prétentions royales du crucifié, lui offrant la parodie d’une imbuvable piquette tout en reprenant à leur compte la ligne du sarcasme judéen sur l’homme puissant incapable de se sauver lui-même. Les scribes de L, rédigeant en milieu judéen, ne savaient quoi écrire d’original sur ce qu’auraient pu dire les soldats païens à Jésus crucifié.

V 38. Au centre, l’écriteau témoigne de la hargne d’un officiel romain perdu dans un coin reculé de l’Empire, face à une culture qu’il ignore et méprise, et qui se défoule en humiliant ceux qui l’ont obligé à mettre à mort un innocent : voilà ce que Rome fait à ceux qui refusent de plier devant lui, voilà de quoi il a l’air le peuple qui a un tel «roi». Or, en intégrant par leur rédaction le libellé de l’écriteau à leur proclamation de Jésus, les scribes de L ont tourné cet infâme écrit en parole de foi à l’intention de leurs lecteurs et lectrices. L’orgueilleux Empire devra un jour reconnaître que le roi des Judéens qu’il a crucifié est aussi le sien.

V 39. La seconde partie du cadre est en trois morceaux, comme la première. Est d’abord mis en scène un des deux malfaiteurs[1] crucifiés avec Jésus, lequel, comme les légionnaires, s’inscrit dans la ligne sarcastique des dirigeants : on voit bien que Jésus n’est pas le messie puisqu’il ne les sauve pas tous les trois[2].

Vv 40-41. Les deux morceaux qui suivent donnent la parole au second malfaiteur, lequel va s’adresser successivement à son complice et à Jésus. Dans le texte central de cette partie du cadre, les deux malfaiteurs sont présentés non pas comme des résistants qui auraient violemment œuvré à la libération de leur peuple – à ce titre ils auraient mérité la crucifixion romaine – mais comme des malfrats qui ont enfreint la Torah et dont la société a pris la mesure en décidant de s’en débarrasser en se servant des Romains. Eux subissent un juste sort, mais, si l’on en croit le «bon larron», Jésus ne méritait pas le sien. Au sens strict, cependant, tout ce que dit cet homme, c’est que Jésus n’était pas des leurs.

On ne peut élargir son témoignage pour lui faire signifier que Jésus n’aurait jamais commis aucun crime, ni qu’il était innocent de celui qu’impliquait l’écriteau : il est le porte-parole de la conviction des scribes chrétiens qui le font parler. Fidèles à la logique qui a présidé au reste de l’épisode, les scribes de L ont rédigé la scène du milieu tant pour innocenter Jésus que pour présenter au Calvaire un représentant des petites gens et des égarés desquels Jésus avait été solidaire tout le temps de sa vie publique. Un rayon d’humanité au sein des ténèbres de l’horreur.

Vv 42-43. Dans le dernier morceau, le malfaiteur sympathique à Jésus se tourne vers lui en utilisant, pour s’adresser à lui – chose unique dans les évangiles –, son seul prénom. En ne mettant pas de titre dans sa bouche, les scribes de L présentent donc cet homme comme quelqu’un qui fait confiance à Jésus sans croire en lui, l’ancêtre de tous ceux et celles qui, au cours de l’histoire du christianisme, vivront alignés sur l’évangile sans dire, pour une raison ou une autre, les mots qu’il faut. La confiance de cet homme lui permet d’espérer être le jour même dans le «Jardin», un terme auquel les scribes de L semblent avoir donné le sens d’un lieu dans lequel le régime de Dieu existait déjà et où se retrouvaient les humains qui mouraient avant son instauration définitive sur terre.

 

Luc

 

Luc n’avait rien à ajouter à ce texte. Il se réservait les Actes des Apôtres pour dire sa conception du messie. Par la bouche de Pierre, d’abord, il a fait savoir aux «mâles israélites» (2,22), que

 

Ac 2,32-36 […] ce Jésus que Dieu a ressuscité […], puisqu’il a été élevé par la droite de Dieu et qu’il a reçu du Parent le Souffle saint promis, […] c’est donc que Dieu l’a fait messie et seigneur, ce Jésus que vous vous aviez crucifié.

 

Puis, plus loin, écrivant que le même Pierre s’adresse cette fois à la Cour suprême de la Judée, il lui fait tirer la conséquence de ces deux gestes de Dieu – résurrection et don de la seigneurie :

 

4,10.12 […] le Nom de Jésus messie, le Nazôréen, que vous, vous avez crucifié mais que Dieu a relevé des morts […], il n’y en a pas d’autre sous le ciel qui ait été donné parmi les humains et par lequel nous devions être sauvés.

 

Luc ne pouvait donc pas modifier substantiellement le texte qu’avait rédigé les scribes de L. Son Jésus crucifié ne pouvait ni en sauver d’autres ni se sauver lui-même, il n’en avait pas le pouvoir. Il faisait partie de l’immense masse de ces humains que, dans l’Histoire, le Système déciderait d’écraser au service de ses intérêts. Ce n’est qu’après l’humiliation ultime de sa mort atroce qu’il se verrait accorder le pouvoir d’action de Dieu – le Souffle saint – qui le rendrait à la vie et l’établirait seigneur de tout, à l’exception du Parent qui lui avait tout donné[3]. Il ne pouvait donc pas répondre aux sarcasmes de ses adversaires, ni faire plus que donner de l’espoir au pauvre homme qui n’avait qu’un moment pour parcourir le chemin d’une vie digne. Les personnages du récit ignorent ce que Luc veut signifier aux lecteurs et lectrices de son œuvre double : le libellé de l’écriteau rédigé par la hargne de l’Empire est une authentique prophétie, sur le point de résonner «jusqu’au bout du monde» (1,8).

 

Ligne de sens

 

1. Pour tracer une ligne de sens bien droite, il faut se souvenir de la raison de la crucifixion de Jésus. La Judée et ses dirigeants veulent contrôler la Galilée et la forcer à adopter leurs propres codes culturels, lesquels incluent le religieux. Rome et ses dirigeants entendent «pacifier» la Judée et la Galilée, ce qui signifie que ces deux contrées sont forcées de se conformer aux décisions de l’Empire à leur sujet. Or, Jésus, de son côté, est d’avis que tout ce Système est insensé et sur le point d’être renversé par l’instauration du régime de Dieu; entre-temps, il cherche à nourrir l’espoir des petites gens pour qu’ils tiennent bon : il œuvre donc dans la ligne de la santé, du partage, de la libération de l’emprise du Système sur les esprits. Comprenant fort bien que l’homme représente une menace pour eux, les dirigeants décident donc de se débarrasser de lui.

2. Le Système existe toujours, partout. La Chine veut contrôler le Tibet et Taïwan. La Russie veut contrôler l’Ukraine. Israël veut contrôler la Palestine. Les États-Unis veulent contrôler le monde. La croix, la kippa, le voile, le turban veulent contrôler les esprits. Les créateurs de la soi-disant «intelligence» artificielle veulent contrôler l’humanité. Etc. Partout, à tous les niveaux de la société, ces pouvoirs et leurs semblables ont leurs serviteurs dévoués et intéressés qui œuvrent dans la ligne des intérêts du Système.

3. Et Dieu dit non! Et «le roi des Judéens» dit non! Et la foi appelle à dire non! Mais l’évangile avertit ceux et celles qui songent à dire non! au Système et oui! au régime de Dieu, qu’ils expérimenteront l’inertie du peuple, les moqueries de la religion et les vexations des hommes de main au service de la machine à broyer les humains. Le Système, dans sa miséricorde, est prêt à pardonner tous les écarts, tous les péchés, mais pas qu’on lui dise non!

4. «Jésus, souviens-toi de moi.» C’est la prière de tous ceux et celles qui ont dit non!, à leur manière, à la mesure de leurs capacités. Ce ne sont pas les termes officiels de la foi : il n’y a pas de mot de passe là-dedans, rien sur la résurrection, la seigneurie, le salut, le ciel, la vie éternelle. Cette prière est l’offrande d’une vie, elle dit la conviction de s’être, au cours des années, inséré dans la lignée et d’avoir suivi la voie tracée jadis par le Nazaréen. Lui et son Régime sont à l’horizon, disant oui! à celles et ceux qui ont dit non! Ces simples mots ne définissent pas le contenu de la foi et de l’espérance, ils font bien plus que cela, ils pointent vers le fait que l’humain qui les prononce est un être de foi et d’espérance. «Jésus, souviens-toi de moi.»

 

Notes :

 

[1] Marc, suivi par Matthieu, n’avait que ceci à dire de ces deux hommes : «15,27 Et ils crucifient deux bandits avec lui, l’un à droite et l’autre à sa gauche.»

[2] Il faut noter la précision du langage : les Judéens – dirigeants et malfaiteur – utilisent le titre proprement judéen de «messie» (vv 35b.39), tandis que les étrangers parlent du «roi», terme dont ils se servent couramment, de même que de «Judéens», leur gentilé privilégié pour désigner tant les habitants de la Judée que de la Galilée (vv 37-38). Il me faut aussi signaler que le verbe «sauver» n’apparaît que dans la bouche de ceux qui se moquent de Jésus (vv 35bx2.37.39). Il n’est pas repris en positif par les scribes de L, ni par Luc. Il n’y a pas de théologie de la mort salvifique de Jésus dans D’après Luc.

[3] Voir 1 Co 15,23-28.

 

À PROPOS D’ANDRÉ MYRE

André est un bibliste reconnu, auteur prolifique et spécialiste des évangiles, particulièrement de celui de Marc. Il a été professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal. Depuis plusieurs années, il donne des conférences et anime des ateliers bibliques.

 

Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.

 

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