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Pour ce dimanche, la Liturgie a choisi la seconde parabole (Lc 18,9-14) du petit ensemble sur la prière que Luc a placé sur la fin de la longue montée vers Jérusalem (9,51 – 19,27).
Le groupe des partisans, avec Jésus, n’est pas loin de Jéricho (18,35), aussi l’évangéliste se sert-il d’une tradition d’origine judéenne dont l’action se situe au Temple. Deux personnages y sont en prière : un membre du mouvement des Séparés qui avait été fondé en Judée, et un percepteur de taxes, typique de gens supposément de mauvaise vie avec lesquels Jésus avait des contacts en Galilée. Deux façons de vivre, deux façons de prier, un choix à faire.
18,9 Alors, il dit encore l’image suivante à l’intention de certains, persuadés d’être eux-mêmes justes et méprisant les autres :
10 Deux hommes montèrent au Temple pour prier. L’un était Séparé et l’autre percepteur de taxes.
11 Debout, le Séparé priait ainsi à son propre sujet :
Ô Dieu, je te remercie de ne pas être comme les autres humains, ces rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce percepteur de taxes. 12 Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tous mes revenus.
13 Alors, se tenant loin derrière, le percepteur de taxes ne voulait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine, disant :
Ô Dieu, aie pitié de moi, l’égaré.
14 Je vous le dis, c’est ce dernier qui descendit justifié vers sa maison plutôt que l’autre car quiconque s’élève lui-même sera rabaissé, alors que celui qui se rabaisse lui-même sera élevé.
Traduction
Hommes, humains (vv 10.11). Anthrôpos (humain) et non anèr (mâle).
Matériaux utilisés
Luc a tiré les versets 10-14a de L et, en 14b, il a répété Q 14,11.
Éléments historiques
Mise en forme par un scribe, la parabole a toutes les chances de remonter à Jésus. Quand lui la racontait, l’événement se passait sans doute au cours d’une assemblée galiléenne, tenue un jour de sabbat alors que la prière était présidée par un scribe du mouvement des Séparés. Son récit devait provoquer un double scandale : alors que la prière était une activité réservée aux gérants du sacré tels que les prêtres et les scribes, ne voilà-t-il pas qu’un percepteur de taxes – personnage particulièrement détesté parce qu’au service de l’occupant romain et de sa propre prospérité financière – est lui-même en train de prier, premier scandale. Et, de plus, Jésus déclare que sa prière est écoutée alors que celle de l’officiel est refusée, second scandale.
La parabole est tout à fait dans la ligne du Notre Père, que la tradition présente comme étant la prière autorisée des nouveaux officiels que sont les petites gens desquels le Parent se fait connaître à l’exclusion des experts en prières.
Traditions
V 10. Formulée en Judée par un scribe de L, la parabole est située à Jérusalem et, comme il se doit, au Temple, lieu choisi par Yhwh pour qu’y soit prononcée la prière officielle d’Israël. Premier étonnement, cependant, le récit n’a rien à dire des prêtres chargés d’intercéder pour leur peuple en suivant fidèlement les rites traditionnels. La parabole fait plutôt mention de la prière d’un scribe du mouvement des Séparés, gens engagés dans une lutte de pouvoir avec les officiels sacerdotaux du Temple pour se gagner la faveur du peuple, sans parler – scandale, cette fois – de celle d’un percepteur de taxes, lequel est tout le contraire de ce que la société considère comme un homme de prières.
Vv 11-12. Le Séparé de la parabole représente l’ensemble du mouvement dont les membres, comme le nom qui leur est attribué l’indique, considèrent qu’ils ne sont pas comme le reste des humains. L’homme représente le Système, tel qu’il s’exprime dans la Torah – résumé dans le Décalogue (Ex 20,14-15) – et dans une série de prescriptions touchant tous les aspects de la vie, dont deux sont expressément mentionnées : les jeûnes hebdomadaires[1] et la dîme de tous les revenus. Le Séparé en question est un homme de religion, qui fait ce que la religion – voulue par le Dieu qu’il invoque – lui demande, ce qui, à toutes les époques, est chose rare. En toute honnêteté, il remercie son Dieu de lui avoir permis d’être fidèle à ses directives.
V 13. Le percepteur de taxes, de son côté, pointant sa propre intériorité de son poing, exprime le résultat de la lecture qu’il fait de sa propre vie : il s’est trompé de chemin, il s’est mal lu du fond de son être, il est égaré, déboussolé. Sa prière exprime son espoir d’être remis en route – par Dieu – dans la bonne direction.
V 14. À lire ce qu’il dit, ce verset contient le sommet du scandale : le Séparé, qui a choisi un mauvais chemin de vie mais, ne le sachant pas, ne demande pas et ne cherche donc pas à trouver le bon, est laissé – par Dieu – dans son injustice. Par contre, le percepteur de taxes, totalement égaré, qui veut trouver le bon chemin de sa vie, est justifié – par Dieu –, mis en route vers chez lui, vers sa maison, pour cheminer avec les siens. Le scribe de L était un homme ajusté à la mentalité du Nazaréen.
Luc
Vv 9.11b. Luc se sert de la parabole pour viser certains membres de sa communauté qui, se croyant supérieurs aux autres, les méprisent tous et chacun. C’est pourquoi, au verset 11b, le Séparé de son récit fait spécifiquement mention du percepteur de taxes, à ses yeux véritable hors-la-Torah.
V 14b. La parole originale, que Luc a trouvée en Q et a rapporté en 14,11, signifie le renversement de la pyramide humaine que le régime de Dieu instaurera : ceux qui, suivant l’échelle de valeurs du système, se seront élevés y seront rabaissés, et l’inverse. La pyramide y sera donc placée base en haut et pointe en bas, l’en-haut se retrouvant donc plus près de Dieu, qui est dans les cieux, que l’en-bas. Selon l’interprétation lucanienne de la parabole, les membres de son Église qui méprisent les autres seront d’autant rabaissés qu’ils se seront eux-mêmes élevés vers Dieu avec leurs prières, aux dépens de ces derniers.
Ligne de sens
L’évangile ne cesse de tracer et de retracer la même ligne, alignant, surlignant. Le Dieu de l’évangile est un traceur de vie, et non un inventeur de religion, ni un rédacteur de codes de lois, ni un vérificateur d’obéissance à des ordres, ni un définisseur de rites. Si le Séparé le présente bien ainsi, l’évangile dit qu’il se trompe. Il est tellement égaré qu’il croit avoir atteint la cible de sa vie alors qu’il n’a même pas commencé à se diriger vers elle, ce qu’il ignore. Il est donc en pire état que le percepteur de taxes qui, lui, sait quelle direction prendre même s’il s’est égaré sur des chemins de traverse. Aussi, peut-il être mis en route par son Dieu.
Les pauvres humains que nous sommes, gens pas du tout équipés pour connaître Dieu, ont pourtant la tâche de s’aligner sur la cible de leur vie en décodant le dynamisme orienté que ce dernier a déposé en eux tous depuis toujours. Pour avancer justement dans la vie, nous avons tous besoin d’aide, et les générations qui nous ont précédés nous ont laissé un riche héritage de voies à prendre pour devenir humains.
L’évangile, en particulier, est le tracé d’un chemin,
emprunté par un homme,
qui a vécu en fonction d’une idée qu’il s’est faite de Dieu qu’il nommait le Parent,
et qui a été assassiné par le Système, lequel le jugeait insupportable,
un chemin sur lequel sont invités à marcher celles et ceux qui ont confiance que, ce faisant, ils vont devenir de beaux et bons êtres humains, comme celui en qui ils ont mis leur confiance
Le christianisme est un ensemble d’institutions que se sont données les humains pour s’aider à marcher sur le chemin de vie balisé par l’évangile. Comme tous les organismes humains, cependant, il a tendance à se croire supérieur à l’objectif qui a présidé à sa formation, et, en particulier, à l’évangile qui définit le tracé de la voie à prendre pour devenir humain. Aussi, la parabole du Séparé et du percepteur de taxes est-elle toujours à lire et à relire.
Dans ma prière, j’ai toujours à vérifier que le Dieu auquel je m’adresse est bien celui de l’évangile et non pas une Idole qui en prend la place. Pour ce faire, m’est donnée l’image du percepteur de taxes dont la prière exprime la recherche de fond. Je n’ai pas à prier pour avoir le courage de faire tout ce que le Système me demande, mais celui de décider où je m’en vais dans la vie en vue de devenir un authentique être humain.
Note :
[1] Les lundi et jeudi selon Didachè (8,1).
À PROPOS D’ANDRÉ MYRE
André est un bibliste reconnu, auteur prolifique et spécialiste des évangiles, particulièrement de celui de Marc. Il a été professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal. Depuis plusieurs années, il donne des conférences et anime des ateliers bibliques.
Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.




