Chroniques

Grandir au contact de la mort

Par Michel Legault

Chroniques

10 juin 2026

Crédit photo : Richard Stachmann / Unsplash

Quand j’étais petit garçon, j’avais deux grands amis : Claude, qui demeurait à côté de chez moi, et Gilles, qui vivait de l’autre côté du Parc De Lorimier à Montréal sur le Plateau Mont-Royal. Nous étions toujours ensemble, tous les trois. Puis, un jour, Gilles a trouvé un petit oiseau mort dans la cour derrière sa maison. Nous avons convenu de lui faire des funérailles.

Gilles a pris une boîte d’allumettes vide et, avec un grand sérieux, il a dessiné une croix sur le couvercle, Puis il y a déposé délicatement le petit oiseau. À nos yeux d’enfants, c’était un beau cercueil, digne de l’enterrement de ce beau petit oiseau. Il fallait faire les choses correctement.

Ensuite, nous avons creusé un petit trou dans la cour derrière la maison, Tout doucement, après avoir murmuré une prière et nous l’avons couvert de terre. Le pauvre oiseau, trompé par le reflet de la verdure sur la fenêtre de la cuisine avait foncé dans une vitre et s’était malheureusement tué. Sa mort avait été instantanée. Maintenant, pensions-nous, il pourrait enfin entrer dans le ciel des petits oiseaux.

 

La mort de ma petite amie

 

Ce n’était pas la première fois que la mort entrait dans ma vie. Quand j’avais cinq ans, j’avais une amie qui en avait six ans. Nous étions en 1940. Elle demeurait au rez-de-chaussée de la maison voisine, alors que je restais à l’étage supérieur de la nôtre. On jouait souvent ensemble dans la cour et dans la ruelle. Mais, un jour, elle n’est pas sortie jouer avec moi. Ni le lendemain ni les jours suivants. Elle était tombée malade. Je me souviens avoir réalisé, à cet instant, combien elle me manquait.

Quelque temps plus tard, maman me dit doucement : «Michel, Martine est partie vivre avec Jésus. On va aller la voir. Mets ton gilet du dimanche». Nous avons descendu l’escalier et maman a offert ses condoléances à la maman de Martine. Nous sommes entrés dans le salon. Sur une table ronde noire, il y avait un petit cercueil blanc et mon amie y était allongée, immobile, vêtue de la belle robe blanche qu’elle avait portée quelques mois auparavant lors de sa première communion.

Je me suis approché timidement du cercueil. Avec crainte, je lui ai touché le front. Il était froid. Martine ne bougeait pas; elle ne respirait pas non plus. Maman avait rejoint la sienne dans la cuisine pour converser un peu. Pendant quelques minutes, je suis resté seul dans le salon. J’ai pu la regarder immobile devant moi, pendant de longues minutes. Sans vraiment comprendre, je sentais que quelque chose venait de basculer dans mon petit monde d’enfant. Est-ce que mourir c’est comme dormir pour toujours?

Les voisins de la rue sont arrivés pour la veillée. Des bougies, des prières et des sanglots étouffés emplissaient l’air du salon d’une lourde tristesse. Je pouvais tout entendre par la fenêtre entrouverte. Je n’avais pas peur. Maman m’avait rassuré en me disant de nouveau que mon amie était partie au ciel. Là-haut, elle était heureuse avec Jésus qu’elle avait reçu dans son cœur lors de sa première communion. Il faut se rappeler que, à cette époque, on faisait sa première communion très jeune, dès sa première année d’école!

Le lendemain, un corbillard blanc s’est arrêté devant la maison de mon amie. En le voyant, j’ai compris qu’elle allait partir pour de bon. Son petit cercueil blanc a été délicatement déposé à l’intérieur du véhicule qui, ensuite, s’est dirigé vers l’église. Toute la famille et des amis le suivaient en silence. Et moi, immobile derrière la fenêtre, je regardais la scène devant moi et je lui fis un dernier geste d’adieu.

Des corbillards blancs, j’en ai vus plusieurs durant mon enfance. Ils ont marqué ma mémoire bien plus que je ne l’aurais cru. Les funérailles des tout-petits avaient lieu à midi et, comme l’église se trouvait juste à côté de la cour de mon école, nous, les enfants, savions lorsqu’une cérémonie d’adieu pour un enfant allait s’y dérouler. Alors, un silence étrange s’installait parmi nous.

En ce temps-là, la mort des nourrissons et des enfants en bas âge était fréquente. Nous n’avions pas encore de vaccins contre des maladies comme la rougeole ou la diphtérie, et ces noms résonnaient comme des ennemis invisibles. La fragilité de la vie faisait partie du quotidien. L’innocence de l’enfance côtoyait le deuil.

Aujourd’hui, lorsque j’y repense, je vois combien ces souvenirs ont façonné ma vision de la vie et combien chaque existence mérite d’être honorée et chérie. La mort n’est pas un point final, mais une porte qui s’ouvre sur la vie éternelle.

 

À PROPOS DE MICHEL LEGAULT

Michel est prêtre catholique et membre de la Société des Missionnaires des Saints-Apôtres. Docteur en philosophie de l’Université catholique de Paris, il a enseigné avec passion au Cameroun et au Collège et Séminaire des Saints-Apôtres à Cromwell, aux États-Unis, guidant ses étudiants autant sur le plan intellectuel que spirituel. Aujourd’hui retraité, il poursuit l’écriture de livres et d’articles tout en travaillant sur sa biographie.

 

Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.

 

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