Paroles de dimanches

Faut aller leur dire

Photo André Myre

Par André Myre

Paroles de dimanches

24 septembre 2025

Crédit photo : Max Böhme / Unsplash

Pour ce dimanche, la Liturgie a choisi le célèbre récit du Riche et Lazare (Luc 16,19-31) : un pauvre connu dont il faut éviter de partager le sort sur terre et un riche anonyme dont le destin n’a rien d’enviable Là-bas :

 

16,19 Il y avait alors un homme riche. Et il s’habillait de pourpre et de lin fin, faisant la fête chaque jour et vivant dans le luxe. 20 Un pauvre du nom de Lazare était alors étendu près de sa porte, couvert d’ulcères, 21 espérant trouver à manger avec ce qui tombait de la table du riche tandis que les chiens venaient lui lécher les ulcères. 22 Il arriva alors que le pauvre mourut et qu’il fut transporté par les messagers dans l’entourage d’Abraham. Le riche aussi mourut alors et il fut enseveli. 23 Et en proie aux tortures dans la Caverne des morts, ayant levé les yeux, il voit Abraham au loin et Lazare à ses côtés. 24 Et, l’ayant appelé, il dit :

Aie pitié de moi, père Abraham, et envoie Lazare se mouiller le bout du doigt pour me rafraîchir la langue, car cette flamme me torture.

25 Abraham lui dit alors :

Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu les bonnes choses pendant ta vie, mais Lazare, les mauvaises. Alors, maintenant, lui, il est ici réconforté, tandis que toi, tu es torturé.

26 Et, par-dessus tout, un grand gouffre a été creusé entre nous et vous, de sorte que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous ne puissent pas le faire, ni ne peut-on traverser de là-bas vers nous.

27 Il dit alors :

Je te prie donc, père, de l’envoyer dans la maison de mon père – 28 car j’ai cinq frères –, les avertir pour qu’ils ne viennent pas dans ce lieu de torture.

29 Abraham lui dit alors :

    Ils ont Moïse et les Prophètes, qu’ils les écoutent.

30 Lui dit alors :

Non, père Abraham, mais si quelqu’un de chez les morts va vers eux, ils vont changer de vie.

31 Il lui dit alors :

S’ils n’écoutent pas Moïse et les Prophètes, même si quelqu’un se relevait des morts, ils ne seront pas convaincus.

 

 

Matériaux utilisés

 

Luc a tiré la péricope de L.

 

Éléments historiques

 

Le renversement de situation du riche et du pauvre, en faveur de ce dernier, est sans doute fondé en Jésus. Mais la division des sorts à l’intérieur de la Caverne des morts est un développement postérieur, tout comme est proprement chrétienne la référence finale à la résurrection. L’ensemble du morceau a été conçu et rédigé par un scribe chrétien.

 

Traditions

 

L’espérance de la résurrection, venue d’Orient, a d’abord atteint la Judée et elle a fait son entrée dans la littérature d’Israël à la fin du premier tiers du IIe siècle avant l’ère chrétienne. Les scribes judéens ont eu peine à l’imposer en Galilée, et Jésus lui-même ne semble pas l’avoir partagée. Le scribe de L a pu avoir rédigé son récit dans le but d’aider les Nazaréens de Galilée à s’apprivoiser à ce concept devenu central dans la pensée des chrétiens de Judée, et à répondre à leurs questions. Dans une première étape de sa formation, la péricope se terminait avec le verset 26. Ensuite, le dialogue qui suit lui a été ajouté.

 

1. La «foi» traditionnelle, généralisée dans le Proche-Orient ancien, c’est qu’à la mort tous les humains se retrouvent pêle-mêle dans l’immense Caverne du bas, ombres anonymes à l’existence pitoyable et sans avenir. En Judée, à l’époque des Maccabées, alors que fait rage une guerre de libération et que meurent beaucoup de militaires, le pays est scandalisé que les martyrs aient péri à jamais. On adopte donc la foi en la résurrection. Mais surgit alors un second scandale : les disparus cohabiteraient en bas avec les ennemis païens. Il faut y voir. Le scribe de L, qui rédige la péricope du Riche et Lazare, a ce questionnement culturel en tête, et il table sur les réflexions de ses collègues judéens pour informer les partisans et partisanes de Jésus.

Vv 19-21. Se fondant sur Jésus, il choisit de mettre en scène un riche et un pauvre[1]. La situation du premier est ici rapidement décrite, celle du pauvre plus longuement; ce sera le contraire dans la Caverne des morts. Les deux ne se rencontrent pas, et, si le riche ne fait pas mal à Lazare, il ne fait rien pour lui. Il n’y a que les chiens, animaux particulièrement méprisés à l’époque, pour s’occuper du pauvre en lui léchant les plaies. Une horreur.

Vv 22-24. Les deux hommes semblent être morts le même jour et, sur terre, ils continuent d’être traités comme ils l’avaient toujours été : pour Lazare, un sort inavouable; pour le riche, l’ensevelissement – on imagine le clinquant des funérailles. Puis, le choc, le contraste. Les anges («messagers») de Dieu[2] s’emparent de Lazare pour le transporter aux côtés d’Abraham en personne, l’Ancêtre par excellence, l’origine de toute la lignée. À partir d’ici, nous n’apprendrons rien d’autre à son sujet. Ce qui posait question, en effet, ce n’était pas le sort des justes, mais celui qui attendait les ennemis, avec, comme conséquence, la scandaleuse cohabitation appréhendée. Toute l’attention du récit se tourne donc vers le riche. Alors que, jusqu’ici, nous savions assez vaguement que Lazare était tout proche d’Abraham, voilà que, coup sur coup, on nous dit trois choses d’importance sur le riche : il souffre terriblement, il est dans la Caverne des morts, et il est «loin» des deux autres. Le «père Abraham» aurait-il la bonté d’envoyer Lazare[3] alléger un peu ses souffrances?

Pour parler de Là-bas à ses lecteurs et lectrices, le scribe de L imagine donc une sorte de pré-résurrection qui se passe dès le moment de la mort :  aussitôt le seuil de la Caverne franchi, contrairement à ce qu’on avait longtemps pensé, les humains ne devenaient pas ombres anonymes, mais chacun conservait sa personnalité, était reconnaissable, avait des yeux pour voir, une langue pour parler et ressentir chaud ou froid, etc. Dès après la mort, on retrouvait son corps. C’était bon à savoir pour les vivants.

Vv 25-26. La requête du riche donne heureusement à Abraham l’occasion d’informer les lectrices et lecteurs de l’état de la situation. D’abord, il n’est pas possible que le riche soit soulagé de quelques souffrances, à cause de l’existence d’un principe de justice compensatoire : qui va mal sur terre va bien Là-bas, et qui va bien sur terre va mal Là-bas. La seule façon d’éviter d’avoir mal ou sur terre ou Là-bas est le partage qui manifeste compassion et solidarité. Il n’y a alors plus de pauvre dans la misère sur terre, et plus de riche torturé Là-bas. Mais, comme le riche n’a rien fait pour Lazare, il n’y a plus rien à faire pour lui. Par ailleurs, Abraham voudrait-il lui venir en aide qu’il ne le pourrait pas, car la Caverne est divisée en deux, le gouffre est large, les deux groupes sont éloignés l’un de l’autre, et il est impossible de passer d’un bord à l’autre. Le Planificateur céleste avait prévu le problème de cohabitation des bons et des mauvais que la pré-résurrection de tous les morts allait causer.

 

2. Avec le passage du temps, un autre problème a surgi : si les morts sont pré-ressuscités dans la Caverne du bas, pourquoi ne viennent-ils pas avertir les vivants d’en-haut de ce qui s’y passe? La question était importante, les scribes se sont mis au travail.

Vv 27-29. Le riche est responsable de sa famille, le père est mort, il a cinq frères, il a bon cœur. Si Lazare ne peut pas venir le voir, lui, au moins qu’il aille trouver le reste du clan pour les mettre en garde et leur dire comment éviter de se trouver du mauvais bord du gouffre. Première réponse : inutile de se déranger, tout ce que Lazare aurait à dire se trouve déjà dans la Torah et les Prophètes. Ça fait mille ans qu’on sait tout ça. Le clan n’a qu’à écouter ce qu’on lui dit depuis toujours.

Vv 30-31. Le riche ne se laisse pas démonter : ce ne serait pas pareil si «quelqu’un de chez les morts» allait trouver la famille. Vient alors la seconde réponse[4], celle du scribe de L, un homme probablement élevé dans la foi judéenne puis devenu chrétien : même un ressuscité en bonne et due forme ne serait pas écouté. Les lecteurs chrétiens savent bien que l’intuition d’Abraham ne le trompait pas, en grande majorité le judaïsme avait dit non à Jésus, un homme situé dans la droite ligne de Moïse et des Prophètes, et que le Dieu vivant avait ressuscité des morts.

 

Luc

 

Luc a fait de ce récit la conclusion du chapitre 16 de son évangile, un passage consacré à la relation à avoir avec les biens. Et il l’adresse à l’intention des Séparés, gens qui sont des philargents se moquant de Jésus (v 14). Ici ou là, dans la péricope, il a inséré des termes qui lui sont chers tels que «Moïse et les Prophètes» à la fin, mais il semble avoir partagé la ligne de sens du récit et n’avoir pas senti le besoin d’y insérer sa propre interprétation. Plus haut, il avait déjà formulé ses fameuses malédictions contre les riches (6,24-26). Il n’avait pas à en rajouter, les gens à l’aise – tels «Théophile» (1,3) – qui le lisaient savaient ce qu’ils avaient à faire en faveur des Lazare de leur milieu.

 

Ligne de sens

 

La ligne de sens du récit est claire, et c’est elle, seulement elle, que le scribe de L et Luc connaissent. Dans l’Histoire, il y a la scandaleuse injustice de l’existence des pauvres et des riches. Et, en réaction, il s’y trouve aussi une interpellation qui traverse l’Histoire, de Moïse à Jésus, à savoir que les riches doivent partager de sorte qu’il n’y ait plus ni pauvres ni riches. La décision de partager façonne l’être humain, et entraîne à jamais la qualité de son destin. Croire cela, c’est avoir la foi. Faire cela, c’est assurer son avenir en tant qu’humain. C’est tout ce que savent le scribe de L et Luc sur le sens de la vie. C’est tout ce qu’il y a à savoir.

Le reste du récit, tant de L que de Luc, est illustration, imagination, pédagogie. La Caverne du bas avec le gouffre qui la sépare en deux, les tortures, les flammes, rien de cela ne fait partie de la ligne du sens, parce que si personne n’est venu d’En-bas pour nous dire comment c’était, personne non plus n’y est allé pour revenir nous informer des conditions de vie. Ni L, ni Luc. Les Anciens savaient écrire pour convaincre. Il nous faut savoir lire pour comprendre. Et tout ce qu’il y a à comprendre, c’est que les immenses écarts de fortune entre pays ou êtres humains est inacceptable, et que les humains sont imputables de leurs décisions. À moi de tracer la ligne de ma vie, et d’apprendre les noms des Lazare qui croisent ma route.

 

Notes :

 

[1] Le riche reste anonyme, tandis que le pauvre se nomme Lazare, comme l’homme que Jésus réanime en Jn 11,1-44. Les deux Lazare n’ont cependant rien en commun. On peut penser que les rédacteurs ont eu accès à une lointaine tradition qui les a poussés à donner ce nom à leur personnage.

[2] La suite se passant au shéol, il ne s’y trouve pas de référence à Dieu car il s’agit d’un lieu dans lequel ce dernier n’intervient pas puisque, par définition, il ne s’y passe rien. Le rédacteur en parle cependant indirectement en faisant mention de ses messagers, et, plus loin, en utilisant, au passif, un verbe qui a implicitement Dieu comme sujet (c’est lui qui a «creusé» le fossé mentionné au verset 25).

[3] En mettant le nom du pauvre dans la bouche du riche, le rédacteur indique que ce dernier le connaissait.

[4] Le rédacteur ne connaît pas ou ne tient pas à mentionner les fameuses «portes de la Caverne des morts», tenues fermées jusqu’à la résurrection finale, pour empêcher les morts de remonter embêter les vivants (Mt 16,18).

 

À PROPOS D’ANDRÉ MYRE

André est un bibliste reconnu, auteur prolifique et spécialiste des évangiles, particulièrement de celui de Marc. Il a été professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal. Depuis plusieurs années, il donne des conférences et anime des ateliers bibliques.

 

Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.

 

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