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Une semaine avant la fin de l’Année C, la Liturgie a choisi de faire lire la première partie (Lc 21,5-19) du discours sur la fin des temps que Luc attribue à Jésus alors qu’il est dans le temple de Jérusalem. D’ordinaire, quand il envisage la fin, un être humain se pose toutes sortes de questions. C’est ce que font les auditeurs de Jésus, et Luc se permet de dire ce qu’il en pense.
21,5 Et, après que certains eurent dit que le Temple était orné de belles pierres et d’ex-voto, il dit :
6 De ce que vous admirez, viendront des jours où il ne sera pas laissé pierre sur pierre qui ne soit démolie.
7 Ils l’interrogèrent alors, disant :
Maître, quand donc cela sera-t-il, et quel sera le signe quand cela va arriver?
8 Lui dit alors :
Ayez à l’œil de ne pas être déboussolés. Car il en viendra beaucoup, faisant référence à moi et disant :
– C’est moi,
et :
– C’est presque le temps.
Ne vous mettez pas à les suivre.
9 Alors, quand vous entendrez parler de guerres et de révolutions, pas de panique, car cela doit arriver d’abord, sans que ce soit immédiatement la fin.
10 Il leur disait ensuite :
On se lèvera nation contre nation, et royaume contre royaume; 11 il y aura de puissants tremblements de terre et, par endroits, des famines et des pestes; ce sera la terreur avec de grands signes venant du ciel.
12 Avant tout cela, alors, ils vous mettront la main dessus, et ils vous persécuteront, vous livrant aux assemblées synagogales et aux prisons, vous faisant comparaître devant des rois et des gouverneurs à cause de moi. 13 Ce sera pour vous une occasion de témoignage. 14 Convainquez-vous intimement que vous n’avez pas de défense à préparer, 15 car c’est moi qui vous donnerai une réplique et une sagesse à quoi tous vos opposants seront incapables de résister ou de répondre.
16 Vous serez alors livrés même par des parents, et des frères, et des proches, et des amis, et ils en feront mourir parmi vous. 17 Et tout le monde vous haïra en raison de moi. 18 Et pas un cheveu de votre tête ne sera perdu. 19 C’est par votre persévérance que vous allez gagner vos vies.
Traduction
Faisant référence à moi; à cause, en raison de moi. (vv 8.12.17). Un agir fait au «nom» de Jésus est motivé par la personne qu’il fut.
Convainquez-vous intimement (v 14). Littéralement : «posez dans vos cœurs».
Vos vies (v 19). Littéralement : «vos âmes».
Matériaux utilisés
Luc a formé le passage à partir de matériaux tirés de Mc et de L :
vv 5-9 = Mc 13,1-8
vv 10-19 = L.
Éléments historiques
1. Dans l’histoire de la recherche, les savants se sont beaucoup intéressés à Mc 13, y cherchant des indices d’ordre historique qui permettraient de dater la rédaction de l’évangile avant ou après la chute de Jérusalem en 70. Le langage qui y est utilisé est cependant typique de la littérature de l’époque sur la fin des temps et beaucoup trop imprécis pour répondre aux attentes des chercheurs. Tout ce qu’on peut dire, c’est que l’atmosphère du discours conviendrait à une communauté chrétienne qui, au loin, aurait appris que les légions romaines avaient entrepris le siège de Jérusalem et s’apprêteraient à détruire la ville ainsi que le Temple.
2. La vision de l’Histoire qui sous-tend le chapitre a très peu à voir avec celle de Jésus. Pour les siens et les petits auxquels il s’adressait, l’avenir était à espérer et non à craindre. Ils seraient installés à l’intérieur des frontières du régime de Dieu, tandis que tous les oppresseurs en seraient exclus. Le Nazaréen était donc tout le contraire de l’homme aux scénarios catastrophiques. Il s’attendait certes à ce que le changement de régime se fasse rapidement, mais les spéculations sur le quand et le comment ne l’intéressaient pas. S’il croyait avoir appris quelque chose de Dieu, c’était qu’il se rencontrait chez les tout-petits et favorisait l’engagement en leur faveur. La révélation du Parent portait là-dessus et n’avait rien à voir avec les secrets de l’avenir. Si, par exemple, il s’est attaqué au Temple, c’était pour libérer les petites gens de son emprise sur eux. Pour le reste, qu’avant l’instauration du régime de Dieu le bel édifice dure ou disparaisse n’avait aucune importance; en prédire la démolition «pierre sur pierre» n’avait donc pas d’intérêt pour lui, le Parent était absent de ce lieu qui avait perdu tout son sens.
Par ailleurs, comme il n’avait jamais envisagé la formation d’une communauté à l’intérieur du peuple des petites gens, Jésus n’a pas formulé de directives servant à leur baliser le chemin. Ne s’étant jamais pris pour le messie et s’opposant à la centralisation du pouvoir à Jérusalem, il n’a jamais formulé de mises en garde contre les faux prétendants. Il est donc difficile de faire remonter à lui quelque parole que ce soit à l’intérieur de la péricope lucanienne.
Traditions
1. En s’appuyant sur Mc 13,1-8, Luc en transmet, en partie du moins, les trois traditions sous-jacentes. L’origine de ces dernières s’étale dans l’espace et dans le temps, et leur sens est loin d’être toujours évident.
Vv 1-2. Le premier morceau traditionnel de Mc 13 a perdu son introduction, de sorte que nous ignorons les circonstances de sa formation :
1 Un de ses partisans lui dit :
Maître, vois : quelles pierres!
2 Et Jésus lui a dit :
Il ne sera pas laissé ici pierre sur pierre qui ne soit
démolie.
La parole du v 2 est typique d’un prophète chrétien d’origine judéenne («ici»). Elle a probablement été mise en forme par un lettré qui, pour annoncer la destruction du Temple, reprend la formule du prophète Aggée à propos de sa construction : «pierre sur pierre» (2,15). La péricope établit un fort contraste entre l’exclamation d’admiration pour la beauté impressionnante du Temple de la part d’un partisan de Jésus, et la proclamation de sa destruction mise dans la bouche de ce dernier. Le prophète, qui intuitionne la dure leçon que l’Histoire se prépare à donner à la Judée, cherche donc à libérer sa communauté (judéo-chrétienne) de l’emprise du Temple sur elle.
Vv 3-5. Suivait une seconde tradition, d’origine prophétique elle aussi. Elle avertissait la communauté de se méfier de l’activité de gens qui prétendaient parler au nom de Jésus :
5 Beaucoup viendront en mon nom, disant :
6 C’est moi!
Et ils en déboussoleront beaucoup.
La parole cherchait à contrer les rumeurs voulant que Jésus aurait repris le cours de ses activités. Ce point, originellement appliqué à l’Humain, apparaît clairement dans un texte parallèle de la source Q :
Q 17,23 Si on vous dit :
Voyez, il est au désert,
n’y sortez pas,
Voyez, il est dans les hangars,
n’y faites pas confiance.
24 Car, en son jour, l’Humain sera tel un éclair qui sort de l’Orient
pour briller jusqu’à l’Occident.
Le texte de la source Q, tout comme la tradition pré-marcienne, cherche à contrer les spéculations sur le scénario de la fin de l’Histoire. Il n’y a pas d’indices enfouis ici ou là à décoder, ni de personnages cachés ici ou là à découvrir, ni de messages ésotériques à attendre. La confiance se manifeste dans l’engagement sur les traces de Jésus tant que dure l’Histoire. La mise en forme chrétienne de scénarios catastrophiques viendra plus tard.
Vv 7-8. Le rédacteur du discours disposait aussi d’une péricope qui faisait ou avait fait partie d’un scénario sur des événements catastrophiques. Il pourrait s’agir d’un emprunt à un écrit judéen, car il ne s’y trouve rien de spécifiquement chrétien :
7 Cependant, quand vous entendrez guerres et rumeurs
de guerres, ne vous énervez pas. 8 Car on se relèvera
nation contre nation, et royaume contre royaume, il y
aura des tremblements de terre par endroits, il y aura des
famines.
La péricope parle d’événements annonciateurs, graves certes, mais relativement fréquents : guerres, tremblements de terre, famines. Ce n’est pas le temps de s’énerver outre mesure.
2. Le chapitre 13 de D’après Marc est l’œuvre d’un rédacteur (R), qui a pris la relève de son maître et a écrit le reste de l’évangile jusqu’à 16,8. Tout en retravaillant la structure du discours qu’un scribe avant lui avait déjà entrepris de mettre en forme, R a cherché à intégrer ce dernier à l’évangile de Marc tel qu’il l’avait sous les yeux. Dès le début (vv 1-4), R fait donc annoncer la démolition des «constructions» du Temple, donnant ainsi le sens du geste que Jésus y avait posé et qui allait provoquer sa mort. Ensuite, il met deux questions dans la bouche de ses quatre principaux partisans : quand le Temple sera-t-il détruit, et quel sera le signe qui en annoncera la fin?
Les partisans ont posé à Jésus une question en deux temps qui annonce la structure du discours. La réponse traitera d’abord du bouleversement initial, et c’est avec grand soin que R en encadre la première partie. Il l’a d’abord placée entre deux utilisations du verbe «avoir à l’œil» : il faut avoir à l’œil de n’être détourné du chemin par personne (v 5b) et garder l’œil ouvert à la suite des avertissements de Jésus (v 23). R a également pris soin de délimiter la première partie en plaçant au début la mise en garde contre les faux prophètes (vv 5c-6) et, à la fin, celle contre les faux messies (vv 21-22). En définissant ainsi les contours de la première partie du discours, il a reporté les bouleversements cosmiques dans la deuxième partie, rendant ainsi la première moins terrifiante. Et même quand celle-ci surviendra, il faudra du temps avant qu’elle ne mène à la fin (vv 7-8). R creuse donc une période d’une durée indéterminée, à l’intérieur de laquelle se trouvent alors ses lectrices et lecteurs. Certes, leur génération est menacée, mais ils ont du temps devant eux.
3. Après avoir emprunté quelques traditions du chapitre 13 de Marc, mais en avoir supprimé la structure, Luc passe à une tradition parallèle, tirée de L, qui semble avoir consisté en une suite de paroles juxtaposées, laquelle semblait mieux lui convenir. Le passage est en trois morceaux.
Vv 10-11. La première parole énumère une série de catastrophes dont l’Histoire est jalonnée, lesquelles sèmeront cependant la terreur parce que le ciel donnera «de grands signes» pour dire qu’elles expriment sa Colère. Les signes en question n’ont rien à voir avec celui qu’attendent ceux qui interrogent Jésus au verset 7 et qui porte spécifiquement sur le Temple.
Vv 12.14-15. Le morceau suivant fait partie de l’exhortation chrétienne traditionnelle. Les persécutions sont inévitables, mais Jésus saura toujours venir au secours des siens, leur inspirant des propos étonnants de pertinence et de sagesse au cours de leur comparution devant des instances officielles. La confiance demandée est proprement chrétienne : confiance à suivre le chemin tracé par Jésus, confiance dans la capacité de le faire, même pour de petites gens qui n’ont pas de grands moyens ni le discours facile.
Vv 16-18. Suit une seconde parole sur les persécutions, laquelle, comme la précédente, avait été formulée indépendamment d’un contexte de fin des temps. Cette fois, l’opposition vient des familles et de l’entourage, elle peut provoquer la mort, et elle s’universalise. Mais Quelqu’un veille pour que soit sauvegardée l’intégralité de la personne.
Si on excepte la finale du verset 11 sur les signes célestes, le passage de L a peu à dire sur la fin des temps proprement dite, aussi sa formulation convenait-elle davantage à Luc que celle du texte parallèle de Marc.
Luc
Pour comprendre le travail de Luc dans le passage étudié, il faut d’abord lire les versets correspondants dans le chapitre 13 de Marc. Là, R a soigneusement organisé son matériel pour que le discours de Jésus corresponde aux questions que lui adressent ses quatre principaux partisans. Luc, au contraire, veille soigneusement à ce que Jésus ne réponde pas aux deux interrogations du public non précisé à qui il parle. Voici comment il rédige son texte à l’intention de ses lecteurs.
Vv 5-7. Contrairement à Marc, Luc laisse Jésus dans le Temple. Dans la ville où il sera tué, il ne s’adressera pas à ses habitants, ni ne fera de gestes parlants. Certes, le Temple est beau, mais il sera entièrement démoli. Suivent deux questions qui resteront sans réponses : Quand? Quel sera le signe annonciateur?
Vv 8-9. Ce sont là de faux problèmes, l’important est de garder le cap sur le chemin tracé par Jésus. Certains se feront passer pour lui, d’autres présenteront toutes sortes de spéculations pour dire que la fin est proche : «Ne vous mettez pas à les suivre», écrit Luc lui-même. Bien des choses doivent arriver «d’abord», sans que ce soit «immédiatement» la fin. Pour l’évangéliste, la recherche du «quand» et du «signe» sont des préoccupations futiles, des distractions sur le chemin de la vie.
Vv 10-18. Certes, la fin des temps sera précédée de grandes catastrophes (vv 10-11). Mais bien d’autres événements vont se produire «avant tout cela». Parmi elles – choses qui arrivent déjà –, les réactions du système à l’annonce du régime de Dieu. Son refus, avec les conséquences qu’il implique, est prononcé dès maintenant, et il est déjà «une occasion de témoignage». Et, en retour, les persécutions permettent à Jésus de venir manifestement à l’aide des siens. Par ailleurs, et cela aussi arrive déjà, en même temps («alors» – v 16), les familles réagissent mal.
V 19. La question que les partisanes et partisans de Jésus doivent se poser n’est donc pas celle du «quand» et du «signe», mais celle de leur «persévérance en vue de gagner leurs vies». Leur principale préoccupation ne doit donc pas être la fin du monde, mais la sorte d’êtres humains qu’ils seront devenus avant la fin du monde. S’ils ne répondent pas à la seule vraie question qui se pose, la catastrophe finale ne sera pas encore arrivée qu’ils auront déjà perdu leur vie à devenir n’importe qui ou n’importe quoi.
Ligne de sens
Même si, chez les lectrices et lecteurs d’aujourd’hui, il crée une impression générale d’étrangeté, le discours sur la fin pousse quand même à réfléchir dans quelques directions.
1. Le principal point est que le discours est coulé dans une vision du monde et du temps qui est périmée. Nous ne voyons plus la terre comme une plaque surmontée d’une coupole, du sommet de laquelle intervient une divinité qui a décrété la fin de l’humanité et du cosmos à la suite d’une catastrophe ultime. Cette vision de la réalité n’est plus pertinente et, si elle appartient à l’histoire du christianisme, elle ne doit pas continuer à s’imposer aux représentations contemporaines de la foi. Or, une simple lecture du Symbole des Apôtres – le «Je crois en Dieu» –, lequel dépend de la même vision du monde, crée la même impression d’étrangeté culturelle. Les textes anciens se sont dits dans leurs mots, selon leur vision des choses. Or, pour penser la foi aujourd’hui, il faut certes partir de ces termes et de ces façons de voir dans le but de rejoindre le Sens qui les habite, mais l’intelligence ne se fera qu’en effectuant la tâche de nous comprendre comme partisans et partisanes de Jésus à l’intérieur de nos propres schèmes culturels. Comprendre est nécessairement un geste créateur, mais ce n’est que le geste d’un seul moment, qui devra donc être répété dans l’entièreté d’une vie ou de l’Histoire. Rien n’a jamais été dit une fois pour toutes, ni ne se comprend de façon définitive. Croire qu’il y a eu Révélation jadis implique nécessairement qu’elle soit réinterprétée à travers l’Histoire, sinon il s’agirait d’une Révélation devenue culturellement insensée et donc incompréhensible.
2. Notre époque, comme toutes les époques, fait face à son propre scénario de la «fin du monde» : l’humanité poursuit sa course folle qui la mènera peut-être à disparaître sur une terre qu’elle aura rendue inhospitalière, sans aucun Dieu, ni aucune Technique pour la sauver. Mais, aujourd’hui comme au temps du discours, il n’est peut-être pas trop tard. Il est toujours temps d’avoir «l’œil ouvert». Les paroles sur la fin sont des appels à devenir des croyants et croyantes d’aujourd’hui, c’est-à-dire de ces gens lucides qui révèlent l’inhumanité et le non-sens du système, quitte à en payer le prix.
3. Il y a un terrible cri qui se fait présentement entendre à la grandeur de la planète. C’est le cri de l’immense majorité de l’humanité, laquelle se fait quotidiennement voler sa part de biens par une minorité criminelle, et ce cri fait écho à celui de la nature dévastée. Le discours sur la fin d’aujourd’hui, ce sont ces cris qui le prononcent, ce sont eux qui l’annoncent. Mais ceux qui font arriver cette fin, ce ne sont pas les Cieux, ce sont les pouvoirs dévastateurs des armes, de l’argent, des intérêts nationaux égoïstes, des dirigeants à courte vue qui refusent de prendre leurs responsabilités.
4. Luc avait raison : la question qui doit nous préoccuper n’est pas celle du moment de la fin, ni celle de la lecture de ses signes annonciateurs, mais celle de l’être humain que je suis en train de devenir avec ceux et celles qui m’entourent. Si nous sommes de beaux êtres humains, comme tant d’autres : Palestiniens ou Ukrainiennes qui aiment et espèrent sous les bombes inhumaines, États-uniens qui disent non à la folie, musulmanes éprises de liberté ou Taïwanais les pieds ancrés dans l’autonomie – nous sommes innombrables –, alors, nous faisons reculer la fin, nous rendons les guerres futiles, les religions idolâtres et les empires impuissants. Quand «nous gagnons nos vies», le Système perd une partie de la sienne. C’est pourquoi les questions sur le «quand» et sur les «signes» n’ont pas de sens. Rien n’est fixé d’avance, tout dépend de nos décisions de gagner ou non nos propres vies.
À PROPOS D’ANDRÉ MYRE
André est un bibliste reconnu, auteur prolifique et spécialiste des évangiles, particulièrement de celui de Marc. Il a été professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal. Depuis plusieurs années, il donne des conférences et anime des ateliers bibliques.
Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.



