Capture d’écran de la bande-annonce du film
Dans cette suite du très acclamé Dune de Denis Villeneuve, nous retrouvons Paul et sa mère Jessica, derniers survivants de la maison Atréides, alors qu’ils s’allient avec les Fremens pour libérer la planète Arrakis de la domination des Harkonnen. Paul, messie longtemps entendu des Fremens, devra surtout naviguer entre son désir de vengeance et sa peur de déclencher une abominable guerre sainte.
La mer de sable à perte de vue qui recouvre Arrakis semble, aux premiers abords, faire de la planète une zone aride et infertile. Or, comme nous l’avons vu dans le premier film Dune, Arrakis est le lieu d’un grand conflit politico-économique en raison de l’épice particulièrement précieuse qui se mélange aux étendues sableuses.
Dans le deuxième film de cette épopée cinématographique, la religion s’insère concrètement dans la discorde concernant le destin d’Arrakis. Toute une structure religieuse est mise en lumière au sein de la population des Fremens, permettant à ceux-ci de voir en Paul la réalisation d’une ancienne prophétie toute salutaire. Celle-ci annonce la venue d’un messie, le Lisan al-Gaib, qui les sauvera tous… ou les asservira tous. «Ce second volet, comme l’écrit François Lévesque dans le Devoir, s’avère très habile à montrer comment les conflits armés sont toujours motivés par un désir de contrôle, qu’il s’agisse d’un territoire, d’une ressource, d’un peuple…[1]» C’est sur cette ambivalence que joue le film, qui montre à la fois les côtés salvateurs et dangereusement oppressants d’une foi extrême en le divin. Chani, une Fremen pour qui Paul développe un amour sincère, saisit d’ailleurs les périls qui viennent avec l’insertion de tout l’espoir d’un peuple dans une figure religieuse aussi puissante. C’est pourquoi elle redoute la réalisation de la prophétie, car elle pressent que celle-ci est surtout un instrument de contrôle.
Celui qui peut détruire une chose, nous dit Paul, en a le contrôle.
Exposé aux épices mystiques des sables, Paul accumule les visions d’un avenir apocalyptique, où le charisme du Lisan al-Gaib qu’il devient justifie un génocide intergalactique. La menace, même latente, est donc bien réelle. Paul veut trouver sa place auprès des Fremens et venger la famille Atréides, mais craint simultanément que sa présence sur Arrakis le voue à accomplir son destin messianique, et qu’il déclenche finalement la guerre sainte tant redoutée.
Chevaucher les vers des sables
Selon les Fremen, «il y a des signes», et les signes ne mentent pas. La prophétie indique que le Lisan al-Gaib est destiné à franchir des étapes qui le révéleront comme le véritable messie que le peuple des sables doit suivre. Paul remplit déjà plusieurs conditions pour prouver sa nature sacrée : il sait se battre comme les Fremens, il connaît les particularités de leur mode de vie et est un étranger qui nie être le sauveur que tout le monde attend.
Cependant, l’un des signes les plus révélateurs est sans aucun doute le chevauchement des vers des sables, gigantesques monstres qui, faisant office de déités, constituent également un moyen de transport pour les peuples des dunes. Les monter constitue un véritable rite d’initiation, c’est-à-dire que cet évènement marque le changement du statut d’un individu. Cette opération, propre à la culture des Fremens, constitue un véritable danger pour notre protagoniste, puisque ce rituel est un puissant transformateur identitaire. Deux options s’offrent donc au jeune homme : mourir ou sortir métamorphosé de ce rituel.
En assimilant les différents savoirs du peuple des sables, en apprenant leurs techniques et leur donnant sa confiance, il arrive à prouver sa bravoure ainsi que ses aptitudes, et chevauche avec brio un ver des sables, au grand soulagement des Fremens. L’identité du jeune homme n’est donc plus la même : s’il était initialement, pour les habitants d’Arrakis, un étranger, il devient alors un véritable Fremen. Mais plus encore, il se rapproche dangereusement de son destin sacré, de la figure messianique qu’il tente par tous les moyens de fuir.
L’eau et la prophétie
Le peuple Fremen, vivant dans un désert aride qui s’étend à perte de vue, accorde à l’eau une valeur toute particulière. C’est une ressource extrêmement précieuse, car considérablement rare. Comme l’a mentionné Zendaya, l’actrice incarnant Chani, en entrevue :
Quelque chose que je trouve très beau, c’est [la] connexion [des Fremens] avec l’eau […] et ce que cela signifie spirituellement pour eux. Du point de vue de mon personnage, cela signifie que même pleurer est un acte sacré. Vous ne gaspillez pas votre eau.[2]
L’eau, par sa valeur inestimable, joue donc un rôle prédominant dans le système religieux des Fremens. Rien d’étonnant à ce qu’une des positions les plus élevées de leur peuple se fasse par l’ingestion d’un liquide appelé l’Eau de vie. Cette dernière, véritable poison extrait d’un ver des sables en bas âge, permet à la personne qui le boit d’accéder à la mémoire de tous ses ancêtres. C’est donc un autre rite initiatique qu’est cette ingestion de l’Eau de vie, rituel ultime qui semble faire aboutir la prophétie en donnant à Paul la capacité de comprendre ce qui fut, et ce qui adviendra. En effet, le jeune homme, en buvant ce liquide, éclaircit alors la signification de ses visions du futur qui, auparavant, le terrifiaient, et endosse entièrement le rôle de sauveur qui lui est attribué. Initialement étranger, il devient alors Fremen, et de Fremen, il devient enfin messie, pour le meilleur et, peut-être, pour le pire.
Dune : deuxième partie met réellement en lumière les enjeux religieux qui entraînent Paul vers un destin qui semble inévitable. Effectivement, plus le protagoniste veut s’éloigner de la prophétie qu’il doit accomplir, plus les éléments du récit le poussent à revendiquer ce rôle aussi puissant que dangereux. Si la figure messianique que devient Paul arrive à mobiliser un peuple en entier pour combattre les injustices politiques qui prennent pour cible la planète Arrakis, il n’en reste pas moins que cette prophétie semble aussi se présenter comme un instrument de contrôle qui asservit le peuple pour mieux justifier une guerre sainte à venir.
Notes :
[1] François Lévesque, «“Dune: Part Two”, le chef-d’œuvre épicé de Denis Villeneuve», Le Devoir, 22 février 2024.
[2] HugoDécrypte – Grands formats, «Zendaya & Timothée Chalamet : L’interview face cachée», [vidéo], 2024, en ligne, ❬https://www.youtube.com/watch?v=Y07G73jC0R0&t=586s❭, traduction libre.
À PROPOS DE SOPHIE ARCHAMBAULT
Candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM, Sophie lit et écrit pour mieux saisir l’humain, la société, mais surtout le monde dans lequel elle évolue. Oiseau de nuit, c’est en multipliant des lectures nocturnes sur la spiritualité et le phénomène religieux que son intérêt marqué pour le concept du sacré s’est doucement développé. Amoureuse de la nature et de ses dangereuses beautés, de la mythologie, de l’histoire de l’art et de tout ce qui requiert de la créativité, Sophie prend plaisir à se rencontrer elle-même à travers ces passions pour ensuite mieux s’ouvrir au monde qui l’entoure.
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