Crédit photo : Miriam Castro
Suzanne Giuseppi Testut entretient depuis longtemps une relation profonde avec saint François d’Assise. Franciscaine séculière, accompagnatrice spirituelle, guide de pèlerins, conférencière, et autrice de plusieurs livres consacrés au saint italien, elle partage avec passion, dans cette entrevue exclusive, la richesse de l’héritage franciscain.
Elle a grandi à Nîmes, en France, au sein d’une famille chrétienne pratiquante qui habitait à côté du monastère des Clarisses. Tous les jours, accompagnée de sa grande sœur, elle allait visiter ces religieuses. Sa sœur, de treize ans son ainée, est plus tard entrée dans l’Ordre des Sœurs de Saint François d’Assise. «Je peux dire que je respire la famille franciscaine depuis mon enfance. Mes parents en étaient très proches, et s’efforçaient de leur mieux à faire du bien autour d’eux.» Suzanne a donc grandi dans l’esprit franciscain, sans toutefois avoir réellement approfondi qui était saint François d’Assise.
Les années s’écoulant, elle s’est mariée et a mené une belle carrière en tant que directrice de la médecine du travail à Montpellier. Mais, un jour, alors qu’elle traverse une période difficile et douloureuse, sa sœur ainée lui dit qu’elle devrait «tout de même se rendre à Assise pour rencontrer saint François». Elle y part, en empruntant les chemins parcourus par le saint mais aussi par l’homme, François. «Et là, le Christ et François m’ont rattrapée.»
La déposition du Christ
Suzanne arrive à la basilique Saint-François à Assise, un édifice du XIIIe siècle qui préserve et garde les restes mortels du saint. C’est en contemplant «La déposition de Croix», une fresque peinte par Pietro de Lorenzetti, qu’elle vit un véritable bouleversement. Cette œuvre, profondément mystique, représente la descente de croix du Christ. «Elle m’a révélé l’abandon total du Christ qui se laisse déposer dans les bras de l’humanité. Abandon paisible en ceux-là mêmes qui viennent de le crucifier et confiance sereine en ceux qui lui ouvrent leurs bras pour l’accueillir. J’ai éprouvé alors une souffrance inexprimable qui m’a confrontée d’une façon incontournable à ma responsabilité.»

Pietro de Lorenzetti, La déposition de Croix, fresque peinte vers 1320 à la Basilique Saint-François d’Assise, Assise, Italie.
Elle entame dès lors une profonde réflexion. Ce cheminement intérieur la ramène, peu de temps après à Assise pour contempler à nouveau cette œuvre. Et là, elle lui révèle quelqu’un : le Christ, Vivant, qui aime jusqu’au bout. «Qu’attends-tu pour te déposer dans mes bras? La souffrance éprouvée lors de mon premier regard s’est alors immédiatement transformée en espérance et en joie.»
J’ai compris que le fardeau le plus lourd pouvait se transformer en joie à condition de le déposer sous le regard du Christ, dans une totale confiance.
A partir de ce moment-là, elle a pris conscience de l’ampleur de l’acte de déposition. Elle a été amenée à «déposer ma vie et à m’abandonner sous le regard du Christ. A faire de la déposition, un chemin de vie. Intimement liée à François d’Assise, je me suis alors engagée dans l’Ordre franciscain Séculier pour vivre l’Évangile à la suite du Christ.»
Fruit de ce long cheminement personnel, Suzanne rédige et publie : La Déposition : «tu sais bien que je t’aime» Parcours spirituel à l’école de saint François d’Assise (Éditions Nouvelle Cité, 2009), une réflexion mystique et théologique, mais profondément humaine, nourrie par les enseignements de la Bible, des Pères de l’Église et de la spiritualité franciscaine. «C’est un livre que l’on ne lit pas forcément de la première à la dernière page. On peut l’ouvrir au hasard, se laisser apprivoiser, puis le lire, le relire, et y prendre des notes. Voilà ce qu’est la déposition, un chemin d’espérance et de confiance qui permet d’aller au-delà des faits pour leur donner un sens.»
François, un cœur qui écoute
François (1181-1226), fils de Pierre Bernardone, est issu d’un milieu privilégié, menant une existence insouciante et nourrissant des rêves de gloire militaire et de titres de noblesse. À la suite de nombreuses épreuves difficiles, il expérimente une profonde remise en question et décide finalement de renoncer à sa fortune pour suivre Jésus dans la pauvreté et la marginalité. «J’ai vu son audace d’homme, affirme Suzanne, et j’ai compris que c’était avec toute son humanité, ses blessures et ses souffrances, ses désirs et ses pauvretés, qu’il est devenu saint, parce qu’il s’est abandonné et a fait confiance au Christ.»
Depuis de nombreuses années, Suzanne Giuseppi Testut se laisse interpeler et conduire par François. «Alors, je découvre un homme qui avance, qui chemine, tout simplement. François ne s’attarde pas sur son passé ou ses erreurs, il dit « oui » au Christ et s’efforce de marcher à sa suite. C’est cela, le chemin de sainteté.» Chacun de nous est appelé d’une manière unique.
Dans son tout récent ouvrage, François d’Assise, un cœur qui écoute, l’autrice propose un dialogue profond et audacieux avec le saint, abordant de façon vivante de grandes questions existentielles comme, entre autres, le sens de la vie et de la mort, la profondeur de l’être humain, la place de l’action et de la contemplation dans une vie, le don de soi ainsi que la confiance totale à la divine providence.
Suzanne invite le lecteur à nourrir une réflexion profonde sur la pertinence et l’universalité du message de François d’Assise. Qu’est-ce qu’a à offrir, aujourd’hui, un saint ayant vécu il y a 800 ans? La vie de François d’Assise nous invite à embrasser pleinement notre humanité et à avancer sur le chemin de la liberté spirituelle avec humilité, courage et audace. Pour illustrer notre rapport à la vie et à ses distractions, l’autrice propose cette réflexion frappante :
La vie se charge de divertir chacun de nous. Nous vivons dans l’urgence du plaisir, de la richesse et des honneurs, quelle que soit notre condition sociale; la fascination s’exerce dans ses formes les plus infimes et les plus subtiles. Nous nous battons pour gagner et happer des nourritures de toutes sortes et nous ne nous interrogeons pas. Prisonniers des habitudes, nous dérivons. [1]
François et la sensibilité du monde
Lorsqu’on pense à saint François d’Assise, une image qui vient souvent à l’esprit est celle où il parle aux oiseaux qui restent immobiles autour de lui, comme pour l’écouter avec attention. En général, on s’accorde à dire qu’il entretenait un rapport exceptionnel avec la nature, qu’il contemplait avec émerveillement, beaucoup de respect et un profond désir de communion. À ce sujet, Suzanne Giuseppi Testut évoque :
Avez-vous déjà parlé à une fleur? Moi, il m’arrive de le faire, et parfois je sens qu’elle frémit. Ou encore, vous arrive-t-il souvent de caresser un animal que vous aimez? Beaucoup de personnes ont peur de leurs sens. Pas François. Lui, il touchait, embrassait, aimait. Sa sensibilité était immense, et il écoutait et louait la Création lorsqu’il prenait un petit oiseau ou une fleur dans ses mains.
Dans la spiritualité franciscaine, respecter et aimer la Création signifie aussi être en mesure de voir en tout être humain l’image de Dieu qu’il contient, même lorsqu’il a commis des actes répréhensibles. Sommes-nous capables de reconnaître dans le bandit, notre frère et la présence de Dieu qu’il porte en lui? Sommes-nous capables d’accueillir l’autre tel qu’il est, dans sa fragilité comme dans son obscurité, la où parfois notre propre reflet apparaît?
Suzanne a été particulièrement confrontée à ces questions lorsqu’elle a accompagné spirituellement un prisonnier détenu dans un établissement de haute surveillance : «Lors d’une visite, je découvre que cet homme, accompagné par les aumôniers de la prison, témoigne de l’évangile auprès des jeunes et les aide à prier. Alors qu’il me témoigne de son parcours dans le monde et de son expérience en prison, à un moment donné, je me suis dit : Mais voyons, est-ce que tu serais capable, toi, dans cet enfer, toi qui te dis chrétienne et franciscaine, est-ce que tu serais capable de faire ce qu’il fait? Je ne sais pas.»
Bien plus qu’un modèle de sainteté, affirme Suzanne Giuseppi Testut, François d’Assise demeure une source vivante d’inspiration qui nous incite à redécouvrir la contemplation de la beauté du monde, à oser la liberté (même au risque de se tromper!), à écouter avec le cœur et à nous dissocier d’une société pressée, distraite et incapable de s’arrêter pour discerner pleinement ce qui donne réellement sens à l’existence. Son héritage nous pousse à ralentir, à goûter le silence, à nous ouvrir à la créativité née de l’ennui et à porter un regard attentif sur nous-mêmes, sur les autres et sur la Création tout entière.
De la même autrice
«Chaque fois que j’écris un livre sur François, je découvre encore François.» Suzanne Giuseppi Testut en a écrit six, et nous en avons déjà mentionné deux dans cet article. Les autres ouvrages sont : François d’Assise : le prophète de l’extrême (2015), Les mouvements intérieurs de l’âme : passions et vertus selon saint François d’Assise et les Pères de l’Église (2017), Le combat spirituel : à la lumière de saint François d’Assise et de ses frères (2018) et le Petit précis d’accompagnement spirituel : vivre librement (2019).
Note :
[1] GIUSEPPI Testut, Suzanne, François d’Assise, un cœur qui écoute, Paris, Éditions Salvator, 2024, p. 34.
À PROPOS DE MIRIAM CASTRO
Passionnée de voyages et de découvertes culturelles, Miriam choisit de s’établir au Québec. Titulaire d’une formation en administration philanthropique et en gestion de projet à l’HEC Montréal, ainsi que d’une maîtrise en communication de l’UQAM, elle occupe depuis plus de treize ans le poste de directrice générale de la Fondation Père-Ménard. Lorsqu’elle n’est pas en train de courir pour faire sa méditation en mouvement, elle aime lire, regarder des films et des séries ou partager un bon repas avec les gens qu’elle aime.
Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.





