Crédit photo : Miriam Castro
Le 29 octobre dernier se tenait à la Basilique-Cathédrale Marie-Reine-du-Monde le Grand déjeuner de la prière, un événement organisé par la Fondation À Dieu Va. Ce jour-là, nous avons eu le plaisir d’entendre la conférence de l’inspirante sœur Chantal Desmarais, qui troque, le soir venu, son habit de religieuse pour celui de sensei de karaté.
Dès son enfance, la jeune Chantal Desmarais s’investit pleinement dans la vie paroissiale. D’abord servante de messe, puis lectrice et responsable de liturgie, elle a gagné, à seulement douze ans, la confiance du curé, faisant naître en elle un profond sens de l’engagement ecclésial. Mais derrière cette ferveur religieuse sommeillait aussi une âme d’aventurière. Attirée par les missions de sauvetage, elle envisageait en effet de s’enrôler… dans les Forces armées canadiennes! Très jeune, elle était donc déjà partagée entre, d’une part, son désir de servir Dieu et, d’autre part, celui de servir son pays. «C’est dommage qu’il n’y ait pas de sœurs dans l’armée, ça aurait réglé mon problème!», nous a-t-elle lancé, complice.
Lors de ses études secondaires, un signe est toutefois venu confirmer quelle orientation sa vie devait prendre : en feuilletant par hasard un livre sur saint François d’Assise, elle est tombée sur le passage où ce dernier renonce à s’engager dans l’armée pour se consacrer entièrement à Dieu. Ce sera également le cas de Chantal Desmarais, qui fera plus tard son entrée à la fois à l’Université McGill dans un programme de pédagogie et dans la communauté des Sœurs de Charité de Sainte-Marie, sans jamais plus douter de la justesse de sa vocation religieuse.
Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de moments difficiles, nous confiait-elle, mais quand on est certain d’avoir reçu un appel de Dieu, comme c’est mon cas, ça donne beaucoup de force pour continuer.
N’ayant donc jamais porté l’uniforme militaire, elle trouvera néanmoins sa manière bien à elle ‒ et merveilleusement atypique! ‒ de combattre les épreuves de la vie, grâce à la pratique d’un sport peu commun dans les milieux religieux : le karaté.
De sœur à sensei : l’art de sublimer la foi chrétienne par le karaté
C’est alors qu’elle s’occupait des pensionnaires à l’école Marie-Clarac à Montréal que sœur Chantal Desmarais a fait la rencontre du karaté. En effet, désireuse d’offrir des activités aux jeunes après les heures de cours et présentant déjà des aptitudes pour les arts martiaux, elle s’est engagée à gravir un à un les échelons jusqu’à obtenir sa ceinture noire, avec en tête un projet bien précis : ouvrir une école de karaté.
Le Seigneur m’a ouvert des portes. Je donnais des cours de karaté aux jeunes, puis les parents ont fini par me demander : et nous? J’avais pas pensé à ça!, nous a-t-elle partagé en riant. Alors c’est devenu ouvert aux parents, aux adultes. Ça a grossi!
Aujourd’hui, dans un dojo de Montréal-Nord, sœur Chantal enseigne le karaté avec la même conviction qu’à ses débuts. Pour elle, cet art martial est avant tout une manière de sublimer et d’incarner la philosophie chrétienne. Invitant ses élèves à, comme elle le dit avec humour, «transpirer le Christ», elle leur apprend d’autant plus que le véritable combat n’est pas celui que l’on mène en kimono, mais celui de la vie intérieure. Les planches de bois que les élèves apprennent à casser ne se valent dès lors plus uniquement pour elles-mêmes, mais symbolisent également, pour sœur Chantal Desmarais, les épreuves qu’il faut affronter pour grandir.
Si tu ne fais pas face aux épreuves de la vie, tu ne passeras jamais au travers. C’est ce genre de choses que j’essaie de faire comprendre à travers les cours de karaté.
Chaque cours se termine par une courte réflexion d’inspiration chrétienne. Récemment, elle a évoqué avec ses élèves la notion japonaise de wabi-sabi, cet art de voir la beauté dans l’imperfection. C’était donc l’occasion de rappeler que la perfection, pour Dieu, ne réside pas dans l’apparence, mais dans la capacité à se laisser transformer par lui et à demeurer disponible à son œuvre.
Laisser Dieu agir en elle : c’est exactement ce qu’a fait sœur Chantal Desmarais lorsqu’elle a commencé à donner des cours de karaté, mettant toute sa confiance entre les mains de Jésus. «Si c’était l’œuvre du Seigneur, ça allait se faire, nous confiait-elle. Et si ce n’était pas l’œuvre du Seigneur, ça allait juste foirer là, comme on dit en bon québécois!»
Il faut croire que l’ouverture de l’école de karaté, qui a véritablement changé la vie de la religieuse, relevait bien de la volonté divine. Sinon, pourquoi huit personnes ayant fréquenté le dojo auraient-elles demandé à recevoir le baptême? Loin d’éloigner de la foi chrétienne, les cours de karaté deviennent au contraire une véritable porte d’entrée pour apprendre à la cultiver.
Faire vivre la fraternité chrétienne au quotidien
Outre les cours de karaté, sœur Chantal Desmarais est une femme dont l’implication dans la vie paroissiale est remarquable. Depuis toujours, la paroisse occupe pour elle une place centrale, celle-ci étant le lieu par excellence de la communauté des baptisés. Aujourd’hui responsable de la paroisse Bienheureuse Émilie-Gamelin ‒ où, encore une fois, elle déroge des normes ecclésiales genrées en faisant «tout comme le curé, sauf la consécration et la confession» ‒, elle travaille avec dévouement à ce que chacun y découvre leur dignité baptismale et la beauté d’une vie fraternelle à travers la Parole de Jésus. «Ma mission, si j’en ai une, c’est simplement de continuer celle du Christ», nous a-t-elle résumé avec humilité.
S’ajoutent à tous ces engagements la mise sur pied de groupes de partage biblique, où les participants développent le sens de la communauté et de l’implication religieuse, mais aussi une catéchèse plus pragmatique, lors de laquelle les jeunes assistent à la messe du dimanche avant de se retrouver pour un temps d’échange et d’apprentissage.
Les parents sont aussi les bienvenus, parce que la catéchèse, ce n’est pas juste pour avoir sa confirmation. Tout le monde doit toujours continuer son cheminement vers Dieu. Un de mes objectifs, comme responsable de paroisse, c’est de redonner du sens à la célébration et à la catéchèse.
C’est sans aucun doute en raison de ses nombreuses implications sportives, paroissiales et spirituelles qu’elle a été choisie parmi 70 membres non-évêques pour participer au Synode sur la synodalité du pape François en octobre 2023 et en octobre 2024. Elle lui a d’ailleurs parlé des cours de karaté, qu’il a salués comme une rafraîchissante expression de foi. «Après qu’il m’ait dit ça, j’aurais été bien gênée de lâcher!», nous affirmait-elle, pince-sans-rire. Cette expérience a profondément touché sœur Chantale Desmarais, qui a reconnu en l’Église synodale celle que Jésus a voulue. À l’opposé d’une structure fondée sur la hiérarchie, l’Église synodale en est une d’universalité, qui appelle chacun d’entre nous à marcher ensemble ‒ pas forcément au même rythme, mais, plus fondamentalement, dans la même direction, guidé par la Parole.
L’Église ne se résume pas aux bâtiments, mais concerne bien davantage les gens qui sont dedans.
C’est ainsi qu’elle nous a expliqué que l’Église synodale révèle à tout un chacun la richesse de ses dons, de ses talents et de ses charismes, afin de tisser une communauté unie, où chaque être devient une pièce essentielle du grand casse-tête qu’est la vie créée par Dieu. «Nous devons être unis, mais pas uniformes», nous a rappelé avec beauté sœur Chantal Desmarais. Pour elle, l’unité véritable naît dans la diversité, et passe donc nécessairement par l’accueil des différences, qui, lorsqu’assumées, deviennent une véritable force collective.
Alors que la synodalité se veut un tremplin pour faire rayonner l’esprit de fraternité dans les plus petits milieux chrétiens et jusque dans les périphéries religieuses, il ne fait aucun doute que sœur Chantal Desmarais contribue pleinement à la vitalité de cette Église en marche. Par son engagement multiforme au sein de sa paroisse et par la sensibilisation à la vie spirituelle qu’elle offre à travers l’enseignement du karaté, mais aussi par son humour et son optimisme contagieux, elle est véritablement un exemple à suivre pour la bonne santé de la vie religieuse au Québec.
À PROPOS DE SOPHIE ARCHAMBAULT
Candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM, Sophie lit et écrit pour mieux saisir l’humain, la société, mais surtout le monde dans lequel elle évolue. Oiseau de nuit, c’est en multipliant des lectures nocturnes sur la spiritualité et le phénomène religieux que son intérêt marqué pour le concept du sacré s’est doucement développé. Amoureuse de la nature et de ses dangereuses beautés, de la mythologie, de l’histoire de l’art et de tout ce qui requiert de la créativité, Sophie prend plaisir à se rencontrer elle-même à travers ces passions pour ensuite mieux s’ouvrir au monde qui l’entoure.
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