Crédit photo : Laurence Gagnon
La réalité des personnes ayant grandi dans un groupe sectaire reste encore méconnue et souvent entourée de sensationnalisme et de préjugés. Ce livre s’efforce de mettre en lumière la situation des enfants qui, devenus adultes, sortent de la communauté et se retrouvent démunis devant une société dont ils ne connaissent que peu de choses.
Lorraine Derocher, chercheuse spécialisée en protection de la jeunesse dans les milieux sectaires, signe cet ouvrage où sont recueillis des témoignages de personnes ayant grandi dans des communautés sectaires et les épreuves qu’elles ont dû surmonter lorsqu’elles en sont sorties à l’âge adulte.
Ces histoires vraies sont accompagnées d’explications nuancées sur la réalité des groupes sectaires, plus précisément celle des enfants qui y vivent, mais aussi de propositions pour aider ces derniers à sortir de ces communautés, si tel est leur désir.
Déconstruire les préjugés
Le livre de Lorraine Derocher s’attarde davantage à la situation des enfants étant nés dans des groupes sectaires, ou y ayant grandit, en suivant leurs parents. Déjà, on constate que de brosser un portrait général des adeptes de tels mouvements est impossible :
Le profil du parfait adepte n’existe pas : une personne vulnérable vue comme une proie des mouvements sectaires ne correspond pas à la réalité des nouveaux membres. Les gens adhèrent à une communauté sectaire pour diverses raisons.
(p. 46)
Que ce soit pour répondre à des questions existentielles, pour s’engager socialement, pour trouver une communauté partageant les mêmes valeurs, les gens s’engagent dans des groupes sectaires qui correspondent à ce qu’ils veulent accomplir. Il y a donc une réelle volonté d’action derrière cet engagement, ce sur quoi l’autrice insiste tout au long de l’ouvrage. Elle considère important de déconstruire le préjugé déshumanisant selon lequel toute personne s’engageant dans un groupe sectaire n’est qu’une victime passive. Elles avaient un besoin à combler, et elles ont trouvé une manière de le faire.
Les sectes elles-mêmes sont entourées de mystère et de préjugés, souvent véhiculés par les médias. À sa plus simple définition, une secte est «un mouvement idéologique, religieux ou non, fermé sur lui-même et qui s’oppose, à divers degrés, aux choix des valeurs de la société moderne». (p. 49) C’est dire que tous les groupes sectaires ne sont pas tous équivalents, tant au niveau de l’idéologie véhiculée que de la manière dont ils rompent avec la société.
Également, le mot «secte» est connoté négativement et fait immédiatement penser à des cas extrêmes, comme la tragédie de Jonestown en Guyane. Or, ce ne sont pas tous les groupes sectaires qui vont aussi loin ; certains permettent à leurs membres de vivre en société, alors que d’autres s’en coupent complètement ; certains se fondent sur une doctrine apocalyptique, d’autres pas du tout. Il est, selon Lorraine Derocher, important de nuancer notre point de vue lorsqu’il est question des groupes sectaires, puisqu’il s’agit de la seule manière de réellement comprendre les gens qui y adhèrent. Et avoir une meilleure compréhension de ce qu’est réellement la situation dans les groupes sectaires, ainsi que de la réalité des personnes qui décident d’en sortir, permet de mieux accueillir celles-ci dans une société au sein de laquelle ils n’ont souvent aucun repère.
Offrir des solutions
L’ouvrage de Lorraine Derocher cherche à complexifier la réalité des personnes adeptes de groupes sectaires, à comprendre celles qui cherchent à en sortir, mais aussi à proposer des pistes de solution individuelles et sociales pour leur venir en aide.
Lorraine Derocher déplore le fait que la société soit très peu équipée pour aider les personnes qui sortent de groupes sectaires : il existe peu d’organismes de soutien pour leurs besoins spécifiques, et, s’il y en a, ils manquent de ressources, de formation et de financement. Elle croit également que trop peu de place est accordée à l’éducation sur les groupes sectaires, tant pour informer ceux qui n’en font pas partie que les jeunes qui y grandissent ; ces derniers, lorsqu’ils ont un accès minimal à l’extérieur, ne sont que rarement conscients de leur situation, et des potentiels problèmes qui y sont liés. Et cela permet d’exercer le regard extérieur, afin qu’on puisse détecter les situations d’abus et les signaler aux instances concernées.
L’autrice donne également des conseils quant à l’attitude qu’il convient d’adopter lorsqu’on est proche d’une ou plusieurs personnes qui espèrent quitter leur communauté sectaire, ou encore qui en sont récemment sorties. Elle met en lumière le fait que, dans la plupart des cas, ces personnes ne sont pas familières avec les façons dont la société fonctionne, et sont souvent très isolées ; il importe donc de faire preuve de patience, de présence et d’empathie. Pour ce faire, il est impératif d’être à l’écoute et d’offrir son support, tout en évitant tout jugement ou préjugé.
C’est que ces personnes auront des comportements qui ne concordent pas nécessairement avec les codes sociaux que nous connaissons bien, dans la mesure où ils ont grandi dans un environnement où ceux-ci n’étaient ni appliqués ni enseignés ; ils n’ont donc pas intégré ces pratiques qui, pour nous, semblent évidentes. Certaines de ces personnes parlent de leur arrivée dans la société moderne comme d’un voyage dans le temps, notamment les personnes issues de communautés comme celle des amish.
Il est donc important, selon Derocher, d’être présents, de faire preuve d’écoute, et de garder l’esprit ouvert. Certaines de ces personnes doivent apprendre à faire la paix avec leur passé, à comprendre qui ils sont en dehors de la communauté qui les a vu grandir, et à concilier les bons et mauvais côtés de leur parcours.
On dégage de Ces enfants oubliés, publié en 2022, l’importance d’un regard nuancé sur la situation des personnes issues de communautés sectaires. Chacune d’elle a un parcours différent, ses propres aspirations, ses façons uniques de soigner ses traumatismes. Et qui sommes-nous pour les juger?
À PROPOS DE LAURENCE GAGNON
Laurence est une passionnée des lettres depuis toujours. Détentrice d’une maîtrise en langue et littérature françaises de l’Université McGill, elle s’intéresse à ce que le texte littéraire peut dire sur l’être humain et son rapport au monde qui l’entoure. Curieuse de nature, elle aime apprendre sur différentes cultures et leurs manières d’envisager la spiritualité et les relations avec la communauté. Ses passe-temps vont de la marche en forêt au cinéma japonais, en passant par la littérature des Premières Nations et la musique classique.
Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.



