Suggestions de lecture

Cantique de Noël

Par Sophie Archambault

Suggestions de lecture

24 décembre 2025

Crédit photo : Sophie Archambault

Publié pour la première fois à Londres en 1843, ce livre se dévoile encore de nos jours comme le conte le plus emblématique de Charles Dickens. Avec ce récit, l’auteur a fortement contribué à façonner ce que l’on appelle aujourd’hui l’esprit du temps des fêtes.

C’était la veille de Noël à Londres. Comme chaque année, la ville n’était que mouvement, la bonne humeur des habitants brillait autant que les vitrines illuminées. L’atmosphère se gonflait de «Joyeux Noël!» lancés à qui voulait bien l’entendre, résonnant en écho d’un bout à l’autre des rues. Seul Ebenezer Scrooge se tenait à l’écart de cette ébullition. Retranché derrière son comptoir des finances, ce vieil homme dégageait une aura de froideur, lui qui ne connaissait pas la bonté, la bienveillance et encore moins la charité.

En effet, Scrooge était un être profondément misanthrope et avare, un homme dont l’existence se limitait à gérer des créances et des prêts. Pour lui, cette «sottise» de Noël n’était rien d’autre qu’une journée où il était forcé d’accorder son congé à Bob Cratchit, son employé, et où il s’acharnait à repousser toute marque de gentillesse, qu’elle vienne de son propre neveu ou des passants célébrant le temps des fêtes. Seul et aigri, il retourna donc chez lui.

Or, alors que la nuit tomba, le vent, lui, se leva. Le brouillard s’épaissit, et Scrooge, troublé, crut distinguer fugacement le visage d’un défunt ami. À cet instant apparut le spectre de Jacob Marley, son ancien associé du comptoir des finances, mort sept ans plus tôt. Encombré de lourdes chaînes, symboles des injustices commises de son vivant qu’il avait, tout comme Scrooge, infligées aux autres, Marley était en effet condamné à errer pour l’éternité sans jamais trouver le moindre repos. «Oh! captif, enchaîné, chargé de fers, s’écria le fantôme, pour avoir oublié que chaque homme doit s’associer au grand travail de l’humanité!» C’est donc pour éviter que Scrooge ne connaisse la même destinée que lui que Marley lui envoya trois esprits : celui des Noëls passés, du Noël présent et des Noëls futurs. Trois esprits ayant pour but d’arracher Scrooge à sa méchanceté afin de lui faire enfin emprunter le droit chemin de l’humanité.

 

Trois esprits pour comprendre l’esprit de Noël

 

L’esprit des Noëls passés fut le premier à apparaître. En entraînant Scrooge dans ses souvenirs festifs de jadis, il lui fit revoir l’enfant sensible qu’il avait été, le jeune travailleur jovial et rassembleur qu’il aurait pu rester, puis l’amant qui avait fini par choisir l’argent plutôt que la femme qu’il aimait. Par ce voyage dans ses Noëls d’antan, le vieil homme comprit enfin, le cœur plus lourd que jamais, que ses «plus nobles aspirations avaient disparues une à une, jusqu’à ce que la passion dominante, le lucre, ait absorbé» jusqu’à la dernière goutte de bonté qui se dissimulait en lui. Accablé de regrets et suppliant le spectre de mettre fin à cette torture, il ne regagna sa demeure que pour mieux accueillir la visite du second messager, soit l’esprit du Noël présent.

Celui-ci lui révéla un monde auquel Scrooge n’avait jamais prêté attention : celui des autres, qui, tous rassemblés pour célébrer Noël, ne pouvaient qu’offrir un affreux contraste à son propre isolement. Le spectre montra à Scrooge des familles modestes, presque démunies, mais pourtant «heureuses, reconnaissantes, charmées les unes des autres et contentes de leur sort.» Il le conduisit tour à tour dans le foyer de son employé Bob Cratchit, où, malgré la pauvreté, tous levaient leur verre à la vie autour d’un menu repas, sur un navire perdu en haute mer, où les marins trouvaient encore le moyen de festoyer, puis chez son neveu, dont la maison n’était plus que chants et rires. Pour la première fois depuis longtemps, Scrooge fut réellement touché par tant d’humanité, prenant tout à coup conscience de tout ce bonheur qu’il s’était acharné à repousser loin de lui. C’est à ce moment qu’il saisit entièrement ce que représentaient les fêtes de Noël.

 

Noël, c’est […] un beau jour, un jour de bienveillance, de pardon, […] de plaisir, le seul, dans le long calendrier de l’année, où tous, hommes et femmes, semblaient, par un consentement unanime, ouvrir librement les secrets de leurs cœurs et voir en les gens […] de vrais compagnons.

 

Mais le périple de Scrooge était loin d’être fini. Il lui restait à rencontrer l’esprit qui lui assènerait le coup de grâce, celui des Noëls futurs. Ce dernier montra à Scrooge le jour de sa propre mort. Un jour accueilli par les autres au mieux avec indifférence, au pire avec soulagement. Scrooge se rendit à l’horrible évidence : il ne laissait dans l’existence des vivants aucune trace, si ce n’est le souvenir d’un avare apathique et égoïste. Était-il possible d’échapper à ce destin? Était-il trop tard pour lui? Scrooge refusa cette éventualité et entreprit de réformer sa vie, devenant un patron juste, un ami sincère, un oncle présent et, plus que tout, un homme véritablement bon.

 

Il n’eut plus de commerce avec les esprits; mais il en eut beaucoup plus avec les hommes, cultivant ses amis et sa famille tout au long de l’année pour bien se préparer à fêter Noël.

 

La charité à la base de Noël 

 

L’écriture de ce conte, en plus de donner naissance à une conception de Noël où domine la bienveillance, est aussi l’occasion pour Charles Dickens de dénoncer les écarts de classe et la misère qui ravageaient à l’époque la Grande-Bretagne, ce qu’il illustre à travers le personnage d’Ebenezer Scrooge.

Effectivement, dès les premières pages, son avarice éclate au grand jour alors qu’il se débarrasse de deux messieurs venus solliciter un don pour offrir de la nourriture et du charbon aux pauvres. Le vieil homme refuse catégoriquement de s’abandonner à toute forme de charité, s’interdisant de «fournir aux paresseux les moyens de se réjouir.» Or, lors de la visite de l’esprit du Noël présent, Scrooge est conduit à la maison de son employé qu’il sous-paye, Bob Cratchit. Il y découvre alors le plus jeune de la famille, Tiny Tim, un petit enfant malade dont l’état ne cesse de se détériorer, faute de soins adéquats : la famille était trop pauvre pour lui offrir de meilleurs traitements.

Scrooge voit alors en Tiny Tim le reflet des conséquences de son propre égoïsme, et est d’autant plus accablé lorsque l’esprit du Noël futur lui révèle que, si rien ne change, l’enfant succombera à sa condition. C’est pourquoi le littéraire Paul Davis affirme que Charles Dickens, par le Cantique de Noël, a voulu montrer qu’une société dont les plus fortunés ne se préoccupent que de rentabilité sans le moindre souci du bien-être collectif est une société profondément mortifère[1]. Les êtres fragiles et innocents comme Tiny Tim sont les premiers à en souffrir.

Or, lorsque Scrooge prend enfin la mesure de son inhumanité, il se transforme radicalement : au matin de Noël, il fait un don substantiel aux institutions charitables, envoie une dinde à la famille Cratchit et augmente considérablement le salaire de son employé. Grâce à ce changement, Tiny Tim survit, et Scrooge devient même pour lui «un second père». En ce sens, la rédemption de Scrooge montre que chacun peut, par la générosité, soutenir les plus vulnérables.

Cette morale, qui était déjà nécessaire en 1843, résonne tout autant avec notre monde d’aujourd’hui, où Noël se doit d’être, peut-être même plus que jamais, un jour à la fois de joie, de rassemblement et de charité.

Joyeux Noël et bon temps des fêtes!

 

Note :

 

[1] Paul Davis, Charles Dickens A to Z: The Essential Reference to His Life and Work, New York, Facts On File, 1999, 432 p.

 

À PROPOS DE SOPHIE ARCHAMBAULT

Candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM, Sophie lit et écrit pour mieux saisir l’humain, la société, mais surtout le monde dans lequel elle évolue. Oiseau de nuit, c’est en multipliant des lectures nocturnes sur la spiritualité et le phénomène religieux que son intérêt marqué pour le concept du sacré s’est doucement développé. Amoureuse de la nature et de ses dangereuses beautés, de la mythologie, de l’histoire de l’art et de tout ce qui requiert de la créativité, Sophie prend plaisir à se rencontrer elle-même à travers ces passions pour ensuite mieux s’ouvrir au monde qui l’entoure.

 

Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.

 

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