Chroniques

À la rencontre de Lisbonne

Par Sophie Archambault

Chroniques

24 juin 2026

Au mois d’avril dernier, j’ai eu l’incroyable chance de visiter Lisbonne ‒ l’une des plus anciennes capitales du monde, celle du Portugal. Très vite, au contact de l’ambiance enchanteresse de la ville, de ses monuments religieux et de la nature qui la compose, ce voyage s’est imposé à moi comme une véritable expérience spirituelle.

Marcher au cœur de Lisbonne. Quelle joie. C’est en déambulant dans la ville, c’est-à-dire en acceptant de me perdre dans le dédale des ruelles escarpées du quartier d’Alfama, en croisant des belvédères offrant des vues imprenables sur les typiques toits orangés lisboètes, en parcourant au hasard des jardins à la végétation luxuriante ou encore en longeant pour une brève éternité les rives du Tage, que j’ai compris à quel point Lisbonne me traversait. Il y avait, entre elle et moi, une véritable réciprocité.

Tandis que je me mouvais dans ses rues, elle m’émouvait en retour. Oui, y circuler me faisait vivre toute une gamme d’émotions, allant de l’émerveillement à la paix intérieure, tout en éveillant en moi un profond sentiment de connexion au monde qui m’entourait. D’ailleurs ‒ fait pour le moins fascinant ‒, le verbe «émouvoir» provient du latin emovere, qui renvoyait à l’origine à une mise en mouvement physique avant d’en venir à désigner le mouvement intime des émotions humaines. Est-ce pour cette raison que la marche au sein de Lisbonne exaltait à ce point ma vie intérieure, jusqu’à faire surgir en moi de grandes interrogations sur le sens de la vie et notre place dans le monde?

Si l’on en croit de nombreux chercheurs en études du phénomène religieux contemporain, il existerait effectivement un lien étroit entre la mobilité qu’offre le voyage et le développement spirituel. Le tourisme favoriserait notamment l’accès à des expériences de transcendance, à des formes de transformation personnelle ainsi qu’à un état eudémonique, c’est-à-dire à une forme profonde et durable de bonheur.

 

Le célèbre Tram 28 à Lisbonne. Crédit photo : Sophie Archambault.

 

Ce n’est donc pas un hasard s’il s’est avéré que ce voyage à Lisbonne a été pour moi l’occasion de vivre une expérience non seulement humaine, mais aussi profondément spirituelle. Si la ville elle-même, par ses paysages pittoresques et l’atmosphère colorée qui y régnait, avait la capacité de me relier à quelque chose qui me dépassait, il est vrai que certains lieux bien précis, comme le monastère des Hiéronymites, la cathédrale Sainte-Marie-Majeure et la ville de Sintra, ont toutefois éveillé en moi une sensation particulièrement vive et difficile à nommer, tant son intensité semblait dépasser les limites du langage. Il y avait là quelque chose qui touchait, je crois, au sacré.

 

Le monastère des Hiéronymites

 

Construit à partir de 1502 sur les ruines d’un ancien ermitage dédié à la Vierge de Bethléem ‒ qui a d’ailleurs donné son nom au quartier de Belém où il est situé ‒, le monastère des Hiéronymites fut commandé par le roi Manuel Ier afin d’y accueillir les moines de l’ordre de Saint-Jérôme, un ordre religieux à vocation contemplative, inspiré de la vie de saint Jérôme, que les moines considéraient comme un modèle spirituel à suivre dans leur quête de rapprochement avec le Christ.

Mais le monastère avait également pour but de commémorer les expéditions maritimes portugaises de l’époque des Grandes découvertes, puisque c’est du quartier de Belém que plusieurs navigateurs quittaient le Portugal pour aller explorer le monde. D’ailleurs, on y retrouve le tombeau du célèbre Vasco de Gama, premier Européen à atteindre les Indes orientales par la route maritime des Indes.

En entrant dans le monastère des Hiéronymites, j’ai immédiatement compris pourquoi ce monument, déjà grandiose par son riche héritage historico-religieux, est aussi considéré comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’architecture manuéline, mêlant des influences de l’art gothique, mauresque et de la Renaissance. Le cloître, surtout, avec ses deux étages ornés de véritables dentelles de pierre, laisse entrer une lumière dorée, presque crépusculaire (oserais-je dire divine?), favorisant la contemplation des lieux. Ainsi, en déambulant au sein de ce décor enchanteur, j’ai eu envie de laisser mes pas guider mon esprit.

 

Le cloître du monastère des Hiéronymites. Crédit photo : Sophie Archambault

 

C’est alors que mon imagination m’a transportée au XVIe siècle. En cheminant dans les couloirs, il me semblait que je voyais aussi les moines circuler silencieusement dans le monastère ; en passant devant le portail de l’église Sainte-Marie, attenante au monastère, je les visualisais plongés dans la lecture et l’étude des textes religieux ; puis, en croisant des symboles architecturaux maritimes, notamment des ancres et des cordes gravées dans la pierre du cloître, je me représentais les moines priant pour le salut des navigateurs avant leur départ en mer.

Au cœur du monastère des Hiéronymites, j’arrivais à transcender les époques. Si sa construction avait pour mission d’accompagner le voyage des navigateurs vers des terres inconnues et celui des moines vers le Christ, il m’a, moi aussi, fait voyager – non pas à travers les mers ni vers le divin, mais bien à travers le temps et, peut-être aussi, en moi-même.

 

La cathédrale Sainte-Marie-Majeure

 

Nous voici maintenant dans la plus ancienne église de Lisbonne, qui est également le siège du patriarcat de la ville. Dès que j’ai posé mon regard sur la cathédrale Sainte-Marie-Majeure, j’ai compris que tout la distinguait du monastère des Hiéronymites. Ses façades épaisses, son allure de forteresse et ses tours robustes lui conféraient d’emblée une architecture plus minérale, comme si elle avait été bâtie pour à la fois résister et accompagner les bouleversements de l’histoire.

Et ce n’est pas faux! Construite au XIIe siècle, peu après la reprise de Lisbonne aux Maures par les chrétiens, la cathédrale est un véritable témoin de l’évolution de Lisbonne, d’autant plus qu’elle semble porter en elle la mémoire même de la ville. Cette impression m’est apparue encore plus forte en apprenant que des fouilles archéologiques menées dans le cloître avaient mis au jour des vestiges romains, wisigoths, islamiques et médiévaux. Mon intuition s’est alors confirmée : la cathédrale repose sur des couches successives de mémoires culturelles, sur les ruines de civilisations qui ont façonné Lisbonne au cours de l’histoire. Y déambuler, c’est revivre plus de deux mille ans d’histoire d’un seul coup. La cathédrale Sainte-Marie-Majeure, c’est l’incarnation de la survivance.

Il n’est donc pas surprenant que la cathédrale ait survécu à l’un des événements les plus tragiques de l’histoire de Lisbonne. Je parle bien du tremblement de terre de 1755, suivi d’incendies et d’un tsunami qui ont ravagé une grande partie de la ville. Bien que la catastrophe ait provoqué l’effondrement de certaines sections de la cathédrale, celle-ci est demeurée debout malgré tout, avant d’être restaurée à plusieurs reprises au fil des siècles. C’est peut-être pour cette raison qu’en déambulant au cœur de la nef, je ressentais une profonde impression de stabilité, comme si le fait d’avoir traversé une telle catastrophe avait conféré à ce lieu une forme d’inébranlabilité. Et plus je laissais la cathédrale m’habiter, plus je sentais cette force se déposer au plus profond de moi.

 

La cathédrale Sainte-Marie-Majeure. Crédit photo : Sophie Archambault

 

Sintra

 

La ville de Sintra, ce n’est rien de moins qu’un conte de fées, au point d’être considérée comme l’un des hauts lieux de l’architecture romantique européenne. Située à quelques kilomètres de Lisbonne et classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, l’atmosphère enchanteresse de la ville ne laisse personne indifférent. Tout au long de ma visite, je me suis sentie suspendue entre le rêve et la réalité. Les routes pittoresques, ponctuées de boutiques artisanales, de cafés et de façades colorées, s’enfonçaient peu à peu dans les montagnes, avant de laisser soudainement apparaître, au détour d’un virage, un palais perché au sommet d’une colline ou un château surgissant de la végétation, comme une apparition. C’est le cas du Palais national de Pena, monument aux couleurs éclatantes construit en 1838 sur les ruines d’un monastère du XVe siècle, qui, perché au sommet des montagnes de Sintra, offrait une vue imprenable sur les forêts environnantes et la vastitude de l’océan Atlantique.

C’est d’ailleurs ce qui m’a frappée en visitant Sintra : l’immensité. Plus je contemplais la forêt et l’océan, plus la frontière entre moi et le monde semblait s’effacer, laissant place à un paisible sentiment de connexion avec cette nature dont, j’en suis sûre, je faisais partie. On comprend alors pourquoi les rois portugais et l’aristocratie ont longtemps fait de Sintra un lieu de retraite et de villégiature. Peut-être y retrouvaient-ils, eux aussi, ce sentiment du sacré que j’ai moi-même ressenti, immobile sur un balcon du Palais national de Pena, face à l’immensité des montagnes, de la forêt et de l’océan. Une chose est certaine : la beauté presque irréelle de la ville marque les esprits depuis des siècles, comme en témoigne le poète anglais du XIXe siècle Lord Byron qui, après un séjour à Sintra, la surnomma le «glorieux Éden». Je ne pourrais pas mieux dire.

 

Sintra, un véritable paradis sur Terre. Crédit photo : Sophie Archambault

 

Merci, Lisbonne, de m’avoir fait voyager à la fois dans l’espace, dans le temps et au plus profond de moi-même. Merci de m’avoir montré ta beauté sous toutes ses formes. Merci, surtout, de m’avoir rappelé que nous ne sommes pas les seuls à habiter les lieux, car eux aussi nous habitent, parfois jusqu’à nous transformer.

 

À PROPOS DE SOPHIE ARCHAMBAULT

Candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM, Sophie lit et écrit pour mieux saisir l’humain, la société, mais surtout le monde dans lequel elle évolue. Oiseau de nuit, c’est en multipliant des lectures nocturnes sur la spiritualité et le phénomène religieux que son intérêt marqué pour le concept du sacré s’est doucement développé. Amoureuse de la nature et de ses dangereuses beautés, de la mythologie, de l’histoire de l’art et de tout ce qui requiert de la créativité, Sophie prend plaisir à se rencontrer elle-même à travers ces passions pour ensuite mieux s’ouvrir au monde qui l’entoure.

 

Les opinions exprimées dans les textes sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions de la Fondation Père-Ménard. Tous les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur.

 

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